ECLATS DE PAROLES

Quelques amis échangent leurs avis sur le monde, la vie, les arts et partagent leur écriture (poésie, textes, billes, nouvelles, écriture de consigne, etc.)

08 mai 2008

AU BAS DE L'AFFICHE...

   Il a plu toute la journée. La route ruisselle. Dans sa camionnette,  Jim a mis de la musique, elle lui rappelle sa jeunesse, quand il s’élançait du trapèze au triple roulement du tambour, tournait trois fois sur lui-même et se hissait juste à temps à côté de Lolita, arrivée en sens inverse par une acrobatie jumelle.

    Il est 3 H. Ce soir, la représentation a lieu sur la côte belge, à Wenduine ; les autres auront dressé la tente près des dunes, sur l’esplanade. Il a le temps.  De répéter ?  Inutile. Il sait tout : parler du nez en se dandinant le long des gradins, interpeller un gamin dans la foule :

    - Eh toi, manneke, tu viens une fois près de moi...

et lui montrer une orange, deux oranges qu’intrigué le gamin cherchera en vain la minutes d’après. Disparues ! Il a le chic, Jim, pour leurrer les spectateurs. Le chic ! Son sourire amer fléchit.  Ses muscles d’athlète, son extrème souplesse, sa rapidité infaillible, il a tout perdu avec l’âge.

    Maintenant il est clown pour ne pas être clochard. Tout son art, il le met dans ses épais cils bleus, son nez et son chapeau rouges. Il manipule à merveille les couleurs et les pinceaux, sa main subtile travaille l’incarnat et le rouge franc, le bleu-de-nuit et le bleu-ciel.

    Tantôt, il lira son nom au bas de l’affiche :

    « Les frères Delerme se joueront de la mort avec la complicité du clown Jim »

    La complicité ! Sous leurs exploits, à même le sol, tandis que là-haut les corps en maillots blancs se lancent, virevoltent, se rattrapent de justesse, culbutent, s’accrochent par les poignets ou les chevilles, lui, peinturluré, feindra la peur absurde, roulera par terre son pauvre corps terrorisé puis se relèvera en final pour applaudir les héros.

    Il ne pleut presque plus. Jim grille une cibiche. Il ne doit plus surveiller son souffle. Tiens, un arc-en-ciel ! Les dunes s’auréolent d’or un bref instant. L’orange souligne le bleu, le sable est vert.

    - Signe de chance, murmure machinalement Jim.arc_en_ciel_08_2000_vignette

    L’horizon s’éteint. Lolita, qu’est-elle devenue ? Il paraît qu’elle amène les chevaux arabes en courant près d’eux, habillée en gitane.

    Jim revoit ses yeux verts, sa taille de princesse, leur amour bref et vite séparé. Elle a suivi un cirque international. Lui s’est contenté de moins. Mais le temps a passé, elle a vieilli, elle aussi. On lui a dit qu’elle reviendrait bien au cirque Delerme.

    Et si elle était là, ce soir ?...

LORRAINE

Posté par incarnat à 09:29 - La nouvelle du mois - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

touchant et empreint de... nostalgie.
problème de notre humaine condition, nous savons, nous voyons bien que...
inéluctable et souvent peu délectable...

Posté par lecouret, 08 mai 2008 à 11:13

Quand l'âge avance pour un artiste, bien souvent il doit se résoudre à accepter sa condition: s'effacer, il a eu son heure de gloire. Place aux jeunes!..

Posté par Lorraine, 08 mai 2008 à 23:00

pourquoi "elle lui rappelle sa jeunesse"?
La jeunesse me semble etre tout le temps là, au fond de moi, la chose la plus impérissable qui soit...Que les autres le voient ou non, a 'il de l'importance?

Posté par celiaK, 09 mai 2008 à 10:23

Peut-être notre Jim est-il si désenchanté qu'il ne sent plus la jeunesse du coeur? Les privilégiés sont ceux qui, comme toi, comme moi et d'autres, gardent cette jeunesse enclose en eux...Mais choisit-on?

Posté par Lorraine, 10 mai 2008 à 11:42

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