13 mars 2008
CHATS
Ma petite chatte funambule se promène, gracieuse dans sa fourrure noire, sur l’étroit mur du jardin. Soudain, les yeux fauves aux aguets, elle s’arrête, s’étend, longue et silencieuse dans l’ombre des branches, muscles tendus et prête à bondir : un moineau sautille dans l’herbe du jardin voisin. La chatte, les oreilles dressées, a tressailli. D’un élan souple, elle disparaît à mes yeux...
Et la revoilà, penaude. Son regard féroce est triste Mais elle se hâte : la pluie de printemps tombe, serrée, sur les roses . Assise sur les pattes arrière, doucement, elle introduit son fin museau dans l’entrebaillement de la porte qui s’ouvre.
Dans le salon, étalant son ventre tacheté, son meilleur ennemi dort dans un fauteuil. Rayé de gris,
plastronné et chaussé de blanc, ventre roux, David-le-Chat, gros et pansu, n’admet pas la concurrence. Les cabrioles de Swami troublent ses sommes interminables de vieux garçon. Aussi souvent se jettent-ils à la face injures diverses et grognements sourds.
Vive, la chatte est passée sur la pointe de ses pattes élégantes ; et bientôt, dans la tiédeur du crépuscule, correcte et digne sur le tapis rouge, elle ferme ses yeux fendus qui s’éteignent comme des étoiles à l’aube.
LORRAINE
23 décembre 2007
LE BONHEUR EST POUR AUJOURD'HUI
Le bonheur nous habille de cette soie invisible que l'on déchire sans y faire attention. Sait-on qu'on est heureux? Mais non. On imagine le bonheur comme une grande effusion de sentiments, une pluie de roses, un chant inespéré.
Il peut être tout à la fois et seulement un sourire croisé au hasard et qui réchauffe, le premier mot balbutié d'une petite fille, une lettre qu'on n'espérait plus, une main posée sur la nôtre. Le bonheur se moque de l'argent. Il choisit souvent de petites choses pour dire "Je suis là", comme une larme au bord d'un cil ému, un baiser soudain, la caresse effleurée sur les cheveux épars.
Le bonheur est pour aujourd'hui. Il suffit peut-être de se dévêtir de tant d'aspirations inutiles, de tant de futilités parsemées sur notre route, et de reconnaître l'éclat d'un regard plutôt que l'éclat d'un diamant.
Ce bonheur-là, je vous le souhaite enveloppé dans du papier cadeau. Prenez-en bien soin, il est unique!
LORRAINE
07 décembre 2007
LE VASE
J’ai là, sur un coin du bahut, un vieux vase rustique étoilé de couleurs. J’aime, sous l’abat-jour, son profil rebondi et l’éclat discret de son émail bistré, lorsqu’aux soirs de printemps je m’attarde à la rêverie.
Cette antique poterie, je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour évoquer celui qui m’en fit don. Il était timide comme un collégien. Pourtant, nous avions vécu une enfance commune, main dans la main, nous polissonnions au retour de l’école ; nous chantions dans le même chœur aux distributions des prix ; ensemble nous eûmes seize ans ; ensemble nous dansâmes notre premier bal.
Et puis surgit l’inconnu aux cheveux noirs. Je dédaignai aussitôt les boucles blondes de l’ami d’enfance.
Le jour de mon mariage, il me mit dans les bras le vase chargé de corolles.
- Puisque tu aimes les fleurs, murmura-t-il.
Je ne l’ai plus jamais revu.
J’ai là, sur un coin du bahut, un vieux vase rustique étoilé de couleurs...
LORRAINE
30 novembre 2007
BONJOUR, DECEMBRE!
Bonsoir, Décembre. Viens dans ma maison, je t’attendais, tu vois. Dépose ta hotte. Comme elle est lourde ! Est-ce le bonheur que tu apportes ? Il y a là des joies, des intimités, des sourires ; j’aperçois d’humbles jouets et de lumineuses guirlandes ; pour qui sont ces bouquets de houx, de mimosa ? un peu de neige fond sur ton chapeau difforme, tes mains nues ont des bagues, tes gestes sont doux, aime-tu le silence des chambres au coin du feu et le long chant plaintif à travers bois ?![]()
Quel magicien tu es, Décembre ! Tu restes peu de temps, mais que de souvenirs ! Des fêtes, des souhaits, des réveillons, le minuit de Noël et la dernière heure de l’année, ce sont là tes cadeaux.
Puis tu t’en vas sans bruit, au milieu des rires et de la musique. Personne ne songera plus à toi, Décembre, car nous avons la mémoire courte, sur la terre.
INCARNAT
27 novembre 2007
CREPUSCULE SANS HALTE
Lente journée qui ne finit pas, silencieuse et grise, je vous écoute vibrer en moi, semblable à l’écho assourdi résonnant dans les forêts d’hiver. Une femme chante dans la maison voisine et sa voix de petite fille m’apporte toute une tristesse.
J’aimerais ne plus voir ce ciel brumeux, ce jardin détrempé. Ni le soir, ni la nuit ne viendront. Nous serons demain sans le savoir parce que la grisaille de ce jour est presque lumineuse et ne mourra que pour le soleil. Crépuscule sans halte, soir sans ombre, nuit sans ténèbres et demain petit jour falot qui grignotera encore un peu mon âme de toute son inquiétude, je vous vis en silence, comme tant de femmes qui attendent. Qui attendent un signe, un espoir, un bonheur, peut-être ?
INCARNAT
23 novembre 2007
MARQUISE
Je crois qu’elle danse, la nuit, la figurine rouge au-dessus du piano. Pinçant entre deux doigts bagués son ample crinoline à dentelles, je l’ai retrouvée quelquefois si rose, si brillante, qu’un soupçon me saisissait ; j’avais envie de demander :
- Quoi donc vous a émue, marquise ? Pourquoi ces yeux plus clairs, ce volant retroussé, ces manches entrouvertes ? Friponne, quel menuet à perdre haleine avez-vous esquissé dans votre cadre ? Et avec qui ?...
Mais rien. On se taisait. On jouait à l’offensée ! Pudeur ? Sévérité ? Que sais-je ! J’ai respecté le secret de l’image.
Mais quand, avec le soleil, je lève les yeux vers elle et je la surprends, un peu de guingois, la cheville découverte, une boucle déroulée sur l’épaule comme une femme heureuse, je lui sais gré d’être si sereinement immobile pendant le jour. Elle qui, lorsque descend l’obscurité, retrouve tout le faste d’une époque pleine de perruques, de jabots et d'amour.
LORRAINE

Illustration: La marquise de Pompadour, peinte par Boucher
18 novembre 2007
PENSEE DU SOIR
Il fait très calme ce soir. Je n'ouvre pas la TV, je reste ici, à mon bureau, je rêvasse pour le simple plaisir du silence, de l'immeuble endormi, et du discret souffle de vent qui effleure le carreau.
Je me souviens du temps lointain de mon enfance, quand nous étions seules maman et moi, à lire sous la lampe, chacune dans son évasion. De temps à autre, un tramway descendait la chaussée, son cahotement nous rendait plus proches le froid de l'hiver, et soudain, notre solitude. Maman se levait alors, comme pour chasser un chagrin, ouvrait le buffet et sortait deux barres de chocolat. Et nous continuions notre lecture...
LORRAINE
29 août 2007
LA BOITE A THE
La boîte à thé abrite des rêves ramenés de loin. Ils sont mêlés au parfum qui flotte quand j’entrouvre le coffret.
Ah ! fermer les yeux, suivre ce parfum, connaître l’ardeur d’une terre étrange, de cœurs exotiques et félins ! Des dragons chinois, des bonzes assis, de pâles fleurs piquées au corsage dansant d’une gheisa serpentent, sur le coffret, ronde aimable et fanée qui chaque fois renaît. Madame Butterfly s’y drape d’azur et d’or, un camée aux tons roses pare un front d’enfant, la tresse des vieux hommes évoque la Sagesse et les traits harmonieux d’un éphèbe au teint ocre m’entraînent sans remords vers un imaginaire Pays du Sourire . Quand, penchée sur la boîte à thé, je lui demande comme à une drogue, l’illusion, la beauté, l’oubli...
LORRAINE
Illustration: www.tea.brejovci.net
07 août 2007
DES TRACES DE NOUS...
Des traces de rouge à lèvres au bord d’un verre …
Des traces de mascara coulent sur mes joues…
Des traces de pas dans la neige…
Des traces de pneus…
Des traces de petits doigts au bas d’une fenêtre…
Des traces de sang sur le mur d’une cave…
Pas de traces d’effraction…
Des traces de poussière sur l’écran de l’ordinateur détraqué…
Des traces de gras sur mon beau canapé, tiens, un ado y a campé…
Des traces de farine sur mon tablier marine dans la cuisine…
Des traces de confiture d’abricots sur la porte du frigo…
Des traces de boue dans l’entrée…
Des traces de pattes mouillées partout dans la maison…
Des traces de peinture dans l’atelier…
Des traces d’arc-en-ciel quand il lève les yeux…
Des écrits qui laissent des traces…
Des actes qui marchent sur les traces..
Ne pas trouver trace…
Ne pas laisser de trace ?
AMANDA
Amanda, les traces de pas sont parties pour toujours...Je remets cette belle photo en souvenir de votre chienne qui s'en est allée et pour le petit Benjamin si triste...
16 avril 2007
SALON D'AUTREFOIS

Je n’aime pas les salons vieillots où l’on a peur de parler à
voix haute. Au bord de la cheminée, un Pierrot de Saxe incline
dangereusement son banjo et, sourire de porcelaine figé à l’ombre des
tentures, il me fait mal jusqu’à l’âme. Comme aussi la pendule de
bronze qui ronronne un air désuet, le parquet ciré, les glaces étroites
reproduisant à l’infini l’irréprochable raideur des bergères de soie.
Ah ! ces tapis, ces lustres de verre, ce relent satiné de robe
longue qui traîne dans les coins obscurs et la Venise bleue et or qu’on
a pendue au mur, comme je les exècre et en même temps, comme je les
recherche !
Etrangement angoissée, ivre de sentir sous mes doigts la moiteur
veloutée de la nappe, je me révolte du sortilège qui descend des
tapisseries à ramages. Tandis que la nuit estompe peu à peu la
bonbonnière de nacre, l’ivoire du piano ouvert et le chat noir roulé
sur le pouf de cuir ocre.
LORRAINE
Illustration: www.jerry-vignette