05 octobre 2009
IMAGINAIRE
Cette dame porte un masque, un chapeau vénitien, une crinoline et s’en va sous les orangers, dans la nuit chaude vers un rendez-vous d’amour. Je suis ses petits pas au long de la gondole ; ma belle s’est blottie à l‘ombre d’un pilier et se dérobe à l’amant qui la cherche. Il avance, furtif, la devine, s’arrête ; lui aussi porte un loup ; sa houppelande noire le rend plus séduisant et sa main s’est saisie des doigts fins de l’aimée.
Je rêve en les regardant, charmants personnages d’un petit tableau qui orne ma chambre ; depuis des années ils s’espèrent, s’émeuvent d’un sourire,
s’invitent et s’effarouchent ; quelquefois j’imagine que la nuit les libère et que, pendant mon sommeil, ils s’évadent du cadre doré vers le pays de leur bonheur. Si je les retrouve le matin, toujours hésitants et timides, c’est peut-être moi qu’ils bernent, afin de me donner, dans une tendre complicité, l’illusion de leur vertu ?
Qui sait ? Un matin je découvrirai peut-être le cadre vide. Je saurai qu’ils ont fui pour toujours au royaume des amants heureux et je remplacerai par une autre figurine, afin qu’elle y vive, le couple menu qui si longtemps anima mes songeries.
LORRAINE
portrait de Joseph-Désiré Court (1797-1865): Vénitienne au bal masqué
21 juin 2009
PARFUMS DE JADIS
Ils sont là, les flacons à parfum vides, pieusement rangés dans un coffret avec des brins de muguet séchés, une pochette, une pomme de pin et des coquillages. Ils évoquent encore, en lettres dorées, leur nom qui nous séduisit autrefois.
« Bourrasque » comme tu nous rappelles nos courses à travers bois. Je n’étais pas seule ? Pourquoi me serais-tu si chère ? Premier parfum qui embauma le premier amour.
« Caravane » ! Dans la splendeur de l’été son âme chaude et exotique tourna quelquefois les têtes. Nous étions heureux.
Mais nous avons juré de ne jamais rouvrir ce « Soir de Longchamps ». Il s’évente, à peine entamé, évocateur de jours sombres, de jalousie, de rupture...Que de larmes autour de ce cristal, que de mots endeuillés !
"Bagatelle » enivre soudain dans toute la joie de la réconciliation et de l’amour enfin triomphant, tandis que, discrètement, « Violette » parle mariage.
Alors, sans bruit, je referme le coffret...
LORRAINE
27 avril 2009
LE FOURRE-TOUT DE MES PENSEES
Le fourre-tout de mes pensées se révolte contre ma maîtrise. C’est vrai, ça, je suis une femme organisée, ordonnée, lisse ; je ne veux déranger personne, je suis discrète, compréhensive, je pèse mes mots pour ne pas blesser, pour ne pas non plus épancher trop de moi-même.
Et tout à coup, une brise de révolte m’effleure. Une brise qui enfle, se fâche un peu, se fâche beaucoup. Parce qu’en fait, j’ai envie de raconter des choses sans importance, qui se débrideraient, diraient qu’aujourd’hui est un jour sans couleur, que je le porte un peu comme une croix . Me plaindre, moi, jamais ! Et alors ? Qu’y a-t-il de si monstrueux à avouer que certaines heures n’ont aucun goût, qu’elles sont neutres, inodores et se traînent. Que j’hésite à décider si oui ou non je vais ranger le bureau, faire la sieste, ou prendre une douche bien tonique pour m’éveiller tout à fait ? Que j’ai envie de me faire les ongles en amande, de les plonger dans de l’huile d’olive parfumée de citron, pour qu’ils reprennent vie, car les antibiotiques du mois passé les ont striés et appauvris.
Que ma fille vient de m’envoyer des photos d’autrefois qui réveillent le passé.
Un passé, c’est à la fois heureux, vigoureux et un peu triste. On s’y retrouve comme on y était, comme on n’est plus. Le temps change de mode, le visage garde son expression enjouée mais griffe le coin du regard, creuse un pli près de la bouche. Et si d’habitude je m’en moque, aujourd’hui c’est moins facile. Alors je l’écris...
Et le fourre-tout de mes pensées vous l’avez sous les yeux. On appelle cela « se lâcher », je crois ? Et je sais que vous pardonnerez cette faiblesse...passagère !
LORRAINE
20 novembre 2008
QUAND LE BONHEUR TITUBE
J’avais transposé dans un grand pot saturé de terre fraîche, une petite plante qui se mourait et d’un œil anxieux, j’attendis sa résurrection.
Les feuilles lasses se sont redressées et j’eus cet humble plaisir de les voir s’étirer vers la lumière et se gonfler de sève. Chaque matin, je les contemple, éclaboussées d’argent, gracieuse et droites et je me dis que s’il a fallu seulement un peu de soins pour sauver une plante, il suffit bien souvent de quelques attentions pour sauver un amour rabougri, une amitié qui bat de l’aile, le cœur d’un enfant solitaire.
Nous savons nous pencher vers la blessure d’une fleur, mais tournons-nous les yeux vers l’amertume d’un compagnon fatigué ? Il a besoin d’un vrai sourire, non du bonsoir maussade dont on l’accueille quelquefois, quand nous aussi sommes fatiguées. Et ce
n’est pas parce que nous avons à grand peine conquis l’ »indépendance » qu’il faut abandonner la compréhension ! Se satisfaire d’être « soi », simplement soi, avec ses humeurs et ses sursauts d’énervement ou de gentillesse, c’est foncer droit dans le mur de l’incompréhension mutuelle.
« Le mariage est une science mais personne ne l’étudie » disait Sophie Arnould. La vie en commun mérite pourtant un effort : celui d’essayer de se comprendre sinon simultanément, du moins à tour de rôle ! Le bonheur est à ce prix.
LORRAINE
25 octobre 2008
UNE BELLE LIGNE DE CHANCE...
Un léger brouillard nimbe la prairie d’octobre. Anthony pousse la porte : elle est là, étendue parmi ses foulards et ses châles, jeune convalescente d’on ne sait quel nébuleux chagrin d’amour ou de quel vague à l’âme d’ automne dont le vent tournoie avec les feuilles.
- Ma languissante, comment vas-tu ?
Hésitante, la main finement baguée dessine un geste de mouette. Une main qui rêve.
Il la saisit, prompt, et la retourne. Son œil initié de devin scrute la paume. Aline a l’incomparable regard lointain des femmes qui se savent aimées et font semblant d’en être lasses.
- Que cherches-tu encore, Anthony? Tu sais tout…
Il hausse les épaules : sait-on jamais tout quand l’amour vous poursuit et que la douce s’y dérobe ? Elle a fermé son poing délicat, mais sans peine il dénoue les doigts et les caresse :
- Aline, laisse-moi lire ton avenir…et le mien.
Elle s’étonne : « Le tien ? Mais tu le connais. Tu dis toujours : j’ai une belle ligne de chance, donc… »
Il hausse les épaules, impatient. Et se penche sur la main enfin abandonnée :
- Malheureuse ! qu’est-ce que tu nous prépares !..Ce mont de Vénus proéminent, ce Mont de la Lune passionné…Qu’allons-nous devenir, hein, je te le demande ?
- Mais rien, dit-elle, rien du tout.
Il y croit, lui, aux lignes de la main, il a 25 ans, il aime Aline, mais elle l’aime bien, tout simplement. Et dans sa main ne voit qu’un entrelacs de traits, la paume creusée comme un puits sous le pouce bombé et les coussinets des phalanges. Les lignes hachurées, indociles, sont seulement pour elle des petits plis d’usage, et rien d’autre.
- Mais c’est ta ligne de cœur qui s’en va nez au vent, maugrée-t-il, selon tes caprices et tes émotions. Tu serais infidèle, par hasard ?
- Infidèle ? je ne connais personne..
- Moi, dit-il farouchement.
Elle se dégage et avec un regard de tendre amitié, qui condamne à jamais l’éclosion de l’amour, elle murmure :
- Allons , Anthony, toi tu as une belle ligne de chance. Tu peux tout entreprendre, tout réussir…
Y compris , un jour de tempête, sa chute dans l’océan déchaîné . Certains parlèrent de suicide…
LORRAINE
13 mars 2008
CHATS
Ma petite chatte funambule se promène, gracieuse dans sa fourrure noire, sur l’étroit mur du jardin. Soudain, les yeux fauves aux aguets, elle s’arrête, s’étend, longue et silencieuse dans l’ombre des branches, muscles tendus et prête à bondir : un moineau sautille dans l’herbe du jardin voisin. La chatte, les oreilles dressées, a tressailli. D’un élan souple, elle disparaît à mes yeux...
Et la revoilà, penaude. Son regard féroce est triste Mais elle se hâte : la pluie de printemps tombe, serrée, sur les roses . Assise sur les pattes arrière, doucement, elle introduit son fin museau dans l’entrebaillement de la porte qui s’ouvre.
Dans le salon, étalant son ventre tacheté, son meilleur ennemi dort dans un fauteuil. Rayé de gris,
plastronné et chaussé de blanc, ventre roux, David-le-Chat, gros et pansu, n’admet pas la concurrence. Les cabrioles de Swami troublent ses sommes interminables de vieux garçon. Aussi souvent se jettent-ils à la face injures diverses et grognements sourds.
Vive, la chatte est passée sur la pointe de ses pattes élégantes ; et bientôt, dans la tiédeur du crépuscule, correcte et digne sur le tapis rouge, elle ferme ses yeux fendus qui s’éteignent comme des étoiles à l’aube.
LORRAINE
23 décembre 2007
LE BONHEUR EST POUR AUJOURD'HUI
Le bonheur nous habille de cette soie invisible que l'on déchire sans y faire attention. Sait-on qu'on est heureux? Mais non. On imagine le bonheur comme une grande effusion de sentiments, une pluie de roses, un chant inespéré.
Il peut être tout à la fois et seulement un sourire croisé au hasard et qui réchauffe, le premier mot balbutié d'une petite fille, une lettre qu'on n'espérait plus, une main posée sur la nôtre. Le bonheur se moque de l'argent. Il choisit souvent de petites choses pour dire "Je suis là", comme une larme au bord d'un cil ému, un baiser soudain, la caresse effleurée sur les cheveux épars.
Le bonheur est pour aujourd'hui. Il suffit peut-être de se dévêtir de tant d'aspirations inutiles, de tant de futilités parsemées sur notre route, et de reconnaître l'éclat d'un regard plutôt que l'éclat d'un diamant.
Ce bonheur-là, je vous le souhaite enveloppé dans du papier cadeau. Prenez-en bien soin, il est unique!
LORRAINE
07 décembre 2007
LE VASE
J’ai là, sur un coin du bahut, un vieux vase rustique étoilé de couleurs. J’aime, sous l’abat-jour, son profil rebondi et l’éclat discret de son émail bistré, lorsqu’aux soirs de printemps je m’attarde à la rêverie.
Cette antique poterie, je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour évoquer celui qui m’en fit don. Il était timide comme un collégien. Pourtant, nous avions vécu une enfance commune, main dans la main, nous polissonnions au retour de l’école ; nous chantions dans le même chœur aux distributions des prix ; ensemble nous eûmes seize ans ; ensemble nous dansâmes notre premier bal.
Et puis surgit l’inconnu aux cheveux noirs. Je dédaignai aussitôt les boucles blondes de l’ami d’enfance.
Le jour de mon mariage, il me mit dans les bras le vase chargé de corolles.
- Puisque tu aimes les fleurs, murmura-t-il.
Je ne l’ai plus jamais revu.
J’ai là, sur un coin du bahut, un vieux vase rustique étoilé de couleurs...
LORRAINE
30 novembre 2007
BONJOUR, DECEMBRE!
Bonsoir, Décembre. Viens dans ma maison, je t’attendais, tu vois. Dépose ta hotte. Comme elle est lourde ! Est-ce le bonheur que tu apportes ? Il y a là des joies, des intimités, des sourires ; j’aperçois d’humbles jouets et de lumineuses guirlandes ; pour qui sont ces bouquets de houx, de mimosa ? un peu de neige fond sur ton chapeau difforme, tes mains nues ont des bagues, tes gestes sont doux, aime-tu le silence des chambres au coin du feu et le long chant plaintif à travers bois ?![]()
Quel magicien tu es, Décembre ! Tu restes peu de temps, mais que de souvenirs ! Des fêtes, des souhaits, des réveillons, le minuit de Noël et la dernière heure de l’année, ce sont là tes cadeaux.
Puis tu t’en vas sans bruit, au milieu des rires et de la musique. Personne ne songera plus à toi, Décembre, car nous avons la mémoire courte, sur la terre.
INCARNAT
27 novembre 2007
CREPUSCULE SANS HALTE
Lente journée qui ne finit pas, silencieuse et grise, je vous écoute vibrer en moi, semblable à l’écho assourdi résonnant dans les forêts d’hiver. Une femme chante dans la maison voisine et sa voix de petite fille m’apporte toute une tristesse.
J’aimerais ne plus voir ce ciel brumeux, ce jardin détrempé. Ni le soir, ni la nuit ne viendront. Nous serons demain sans le savoir parce que la grisaille de ce jour est presque lumineuse et ne mourra que pour le soleil. Crépuscule sans halte, soir sans ombre, nuit sans ténèbres et demain petit jour falot qui grignotera encore un peu mon âme de toute son inquiétude, je vous vis en silence, comme tant de femmes qui attendent. Qui attendent un signe, un espoir, un bonheur, peut-être ?
INCARNAT
