10 septembre 2009
LE CHIC TYPE
Non, il n’a pas voulu. Il ne veut jamais d’ailleurs. Aucune arrière-pensée dans sa belle tête virile. Aucun projet. C’est un homme simple, qui traverse la vie amicalement.
Il a beaucoup d’amis, c’est vrai. Il plaît, comme ça, au premier regard. C’est un copain, il rend service, il rit à gorge déployée, les femmes le trouvent beau et il l’est.
Une beauté étrange, qu’il promène dans les rues du centre, sur les plages et dans les quartiers populaires aussi, car il n’a pas de préjugés. Quand il les regarde dans les yeux, ii trouble les jeunes filles, mais ce regard confirme les hommes dans leur conviction : "C’est un chic type ». Et puis , son absolue droiture les rassure :
« Un ami, c’est un ami. Jamais pour rien au monde, je ne toucherais la femme d’un autre. Il y en a assez qui sont libres ».
Ainsi, Régina, il l’a connue par hasard (lui ne prémédite jamais rien), dans une allée du Parc Royal. Il était assis devant le bassin où jouaient les enfants. Elle s’est assise à côté de lui et ils ont bavardé. Régina, c’était un oiseau, elle pépiait avec gaîté ; il aimait ses fossettes, sa jolie bouche et ce qu’elle racontait. Des riens, mais gentils.
Et puis il s’est mis à pleuvoir. Régina n’avait qu’un petit pull étroit sur sa robe légère.
- Tu as froid ?
- Un peu.
- Allez, viens, j’habite à côté, on va se faire un thé. Tu aimes le thé ?
Oui, donc elle l’a suivi. Alors, chez lui, il lui a enlevé son petit pull
mouillé, sa robe légère. Elle disait :
« Non, pas ça... », elle voulait retenir sa robe mais elle font toutes ça. Alors, il l’a un peu secouée, elle a eu peur, il voulait seulement la réchauffer, elle n’a pas compris, il la trouvait si belle, il a voulu la calmer, la prendre dans ses bras, elle a crié...
Sa tendre gorge a palpité un instant. Puis elle s’est tue. Pour toujours. Maintenant il est calme. C’était comme un orage. Il va aller voir ses copains. Demain, il la couchera au fond du jardin. Une toute petite tombe. Régina avait huit ans. Comme Ghislaine...
LORRAINE
25 août 2009
VOUS N'ETES PAS BIEN, MONSIEUR?
Il n’aime pas la tempête. Derrière la baie vitrée, tétanisé, agrippé au dossier de la chaise, il la regarde. Elle se précipite vers l’hôtel, vers lui. Elle hurle, mugit et gronde, se vautre dans un chaos de vagues, rebondit par-dessus la digue, se retire et se lamente. Il sait qu’il est à l’abri, que rien ne le menace, mais il se sent happé jusqu’au tréfonds de lui par la peur, insidieuse et collante.
Suzy va arriver. Elle se moque de la tempête, de l’orage, du tonnerre qui roucoule ou tonitrue, des éclairs aigus comme des pointes de feu. Elle se moque de tout, Suzy ! Même de lui . Surtout de lui quand, pelotonné sous la couverture, il sursaute à chaque hurlement du ciel.
- Reste près de moi…
Il l’a dit en balbutiant, l’autre jour. Et il a vu dans son regard non de l’apitoiement mais du mépris.
- Il faut que ça change, Gilbert, sinon…
« Sinon elle partira. Je le sais, elle est exigeante. Et surtout, incompréhensive. Tellement incompréhensive ! »
Sa cage thoracique l’enferme comme une prison. Ce bruit sourd, c’est son cœur ? Il tape, tape, s’affole, tressaute. Gilbert s’abandonne sur le divan et d’une main fébrile empoigne le coussin aux arabesques d’or qu’il serre contre lui en une illusoire protection.
La tempête s’élève en crêtes qui éclaboussent le ciel. Même couché, il la voit. S’il ferme les yeux, il la voit encore. Et l’entend. Son odeur rôde, salée, dans la chambre, malgré la fenêtre fermée.
« Il faut changer, Gilbert… »
Il répète machinalement la menace de Suzy. Changer !
Que pourrait-il changer ? D’habitudes ? Peut-être. D’idéal ? Il n’en a pas. De caractère ? Impossible !
D’un brusque coup de reins, il se retourne sur le divan. Une immense détresse l’envahit, un dur besoin de sanglots qu’il réprime, et en même temps une honte amère. Changer, cela veut dire « se comporter autrement ». Cesser de craindre la tempête qui se répercute par-dessus la mer jusqu’à l’infini, cesser de monter six étages à pied pour éviter l’ascenseur, cesser de refuser l’avion qui terrorise ou le bateau qui donne le mal de mer (il l’avait déjà à 16 ans en barquette), cesser de revivre intensément ses cauchemars et d’y lire des présages.
Ses nerfs lui font mal. Un éclair jaillit de la mer et tonne longuement. Le ciel déchiré libère l’orage, un grondement roule à ras des flots, les vitres ruissellent et tremblent, toute la chambre s’illumine et, plié en deux, le coussin sur les yeux, Gilbert suffoque.
« Pitié ! Quand tout cela va-t-il cesser ? Un calmant ! Non, deux. Dans l’état où je suis… »
L’eau gicle moins sur le rebord de la terrasse.
Un éclair strie l’horizon comme une flèche brisée, le vent l’injurie d’un gloussement qui se faufile le long des maisons, pousse les carreaux, cingle les portes geignantes qui résistent pourtant.
« Encore un peu de patience. C’est bientôt fini. Après, tout ira bien. Suzy va arriver. Il faut que… »
Trop tard. Elle entre comme on triomphe, le capuchon ruisselant, la joue animée et (c’est inconcevable !) joyeuse !
- Quel temps ! Figure-toi que j’ai couru le long des maisons et…Qu’est-ce que tu as ?
La phrase jaillit, brutale, comme une gifle. Sans vergogne, elle le dévisage. Etonnée un instant, puis aussitôt menaçante. Elle a son air de fauve à l’affût. Sa petite bouche gaie se resserre, ses sourcils aigus se froncent.
- C’est l’orage, non ?
Paralysé, debout devant elle, il se tait . Que ferait-il d’autre ? Ses immenses yeux d’enfant puni interrogent, quémandent, supplient.
- Suzy, je t’en prie.
- Ah ! non, s’il te plaît, ne recommence pas ! Aujourd’hui l’orage, demain quoi ? Tu quitteras le Musée du Château sous prétexte que tu n’aimes pas la foule ! Et mardi, quel prétexte ? On va aux cascades de Coo. Tu sais qu’on prendra le télésiège ?
Non, il ne sait pas. Suzy a tout organisé, rien expliqué: une escapade de huit jours, « un batifolage, laisse-toi mener, pas trop de kilomètres, le contraste des régions bien typées. J’adore ! ». Elle n’a pas demandé s’il adore, lui !
« Le télésiège ! Pourquoi ? S’élever dans les airs, comme ça, lentement, tenus par un fil, dans un paysage qui s’éloigne, monter, monter… Et si le câble se brisait ? C’est arrivé en Allemagne : cinq tués. Et puis, j’ai le vertige, je… »
-Gilbert, tu m’entends ?
Non, il n’a pas entendu. Il se concentre, il s’oppose à l’incoercible angoisse. En vain. Elle déferle, le cramponne dans le ventre, dans l’estomac, monte à la gorge…
- Suzy, je t’en prie, essaie de comprendre…
Elle se retourne, hautaine, superbe :
- Tu me parles de quoi, là ? Tu voudrais que je te comprenne, toi ? Que je comprenne un poltron ? Pire, un pleutre !
« Pleutre ! Elle l’a dit. Elle en mourrait d’envie. Depuis le temps qu’elle en est sûre !
Douloureusement, il fait face.
- Pourquoi es-tu méchante ? Tu sais bien que je suis un angoissé…
- Tu me l’as assez répété ! Essaie d’être un homme, bon sang, pas une lavette !
L’orage cesse brusquement. Le soleil déchire un nuage et profile sa clarté soudaine sur le mur de la chambre.
« C’était le même soleil cet après-midi-là… Je terminais ma révision de biologie. J’étais content, quand je l’ai vu … »
- Gilbert, secoue-toi, on va souper !
- Je viens, oui.
« Ca a commencé deux ou trois semaines plus tard. Personne ne s’en est aperçu au début et, moi-même, je n’en ai pris conscience qu’au Grand Bazar. Il faisait chaud, j’étouffais, je cherchais une chemise d’été et soudain le vendeur m’a dit : « Vous n’êtes pas bien, Monsieur ? Un malaise passager, rien de plus. Un peu de surmenage. Pour changer d’idée, je me suis promené dans Paris presque vide au mois d’août. Et puis, dans le Palais des Mirages du Musée Grévin, quand les miroirs ont commencé à tourner, tous ces reflets m’ont ébloui. Je voulais sortir mais j’étais enfermé parmi tout ce monde et quelqu’un a dit : « Vous n’êtes pas bien, Monsieur ? » Dehors j’allais mieux. Mais je marchais le long des murs à cause d’un léger vertige. »
- Presse, Gilbert, je t’attends en bas…
Elle est redevenue celle qu’il a aimée au premier coup d’œil. Tendre quelquefois, belle toujours, exaspérée de plus en plus. Il enfile un pull aussi bleu que ses yeux, sourit avec désenchantement :
« Et dire qu’elle me trouvait l’air viril ! Viril ! »
Il se souvient. Le troisième malaise l’a saisi près de la Bourse. Il a cru qu’il ne sortirait jamais du parking souterrain. Un demi-jour luisait sur les carlingues rangées entre les gros piliers. Une odeur poisseuse d’essence et de caoutchouc, l’air confiné l’ont affolé.
« La lumière de l’ascenseur était livide. Moi aussi. Je me voyais dans la glace. En sortant, je titubais. J’en suis venu à ne plus sortir de ma chambre. Chaque semaine, j’ouvrais la porte avec peine au livreur qui me ravitaillait. Je me sentais ridicule, la frousse me foudroyait dès que j’apercevais le couloir. Un jour, j’ai voulu à tout prix faire quelques pas dehors. Je suis tombé. J’ai rampé… La voisine a appelé l’ambulance. J’étais inanimé sur mon paillasson. »
Le docteur soigne bien Gilbert. C’est grâce à lui qu’aujourd’hui il vit comme tout le monde. Enfin, à peu près !
- Vous allez mieux, dit-il, beaucoup mieux.
Oui, après six mois de clinique et de thérapie. Si on veut.
« Incontestablement, je vais mieux. A condition d’éviter un meeting d’avions, un bon film au cinéma (on respire mal et puis, s’il y avait un incendie ? ), la campagne où les guêpes abondent, le panorama vu du bord de la falaise, la foule des festivités publiques, les concerts sur la Grand’Place, la Fête Nationale, les voyages organisés, les embouteillages (c’est pour cela que j’ai revendu ma voiture), le métro (quel cauchemar, cet enfermement !)…Je vais mieux, c’est évident !..Ca ne se remarque pas ?..Allons, faites un petit effort. Comme moi…
Rien à faire. La panique est là, tapie en lui. Elle ne prévient pas, surgit dans la salle d’attente du médecin, trépigne au bureau de poste où la file piétine, halète quand les voyageurs prennent le compartiment d’assaut, le colle au mur sans raison s’il traverse une ruelle obscure. Et par-dessus tout, elle le tient à distance des balustrades des terrasses et du fer forgé des vieux balcons.
La porte s’ouvre brutalement :
- Alors tu viens, Gilbert ?
La voix est hostile. Avec lassitude, il répond :
- Je viens.
Et docilement, il suit Suzy jusqu'au restaurant, à la table réservée près de la fenêtre. Elle ne voit pas la honte qui le submerge.
x x x
C’est d’abord un murmure. Lointain.
- La houle est méchante, commente un dîneur dans son dos.
Gilbert mange à peine.
« Quand j’ai vu passer mon frère, je ne m’y attendais pas. Rien ne le laissait prévoir. Nous avions joué ensemble au tennis le matin. Il était comme d’habitude. »
- Je te parle, Gilbert.
- Oui, excuse-moi. Tu disais ?
- Qu’on n’en a pas fini avec cette tempête. Tu vois ces vagues ? Quel spectacle !
Un spectacle ! Oui, l’orage reprend, dirait-on. Un hôtel sur la digue c’est parfait quand il fait beau. Mais avec ce vent…
- Et rebelote, dit le voisin derrière lui. Quel pays !
Un éclair cisaille l’horizon et pétrifie le visage de Gilbert. Le ciel craque de partout. Une vague escalade la digue, laisse une traînée de mousse, se retire.
- Je monte.
Il a jeté sa serviette sur la table et repoussé sa chaise.
- Tu montes ?
Il n’est plus là. Couché de tout son long sur le lit, il sanglote nerveusement.
- Tu es dingue ou tu as la frousse ?
Suzy claque la porte derrière elle. La colère la décompose. Ses yeux mauves brillent de fierté bafouée, de rancœur, de haine. Oui, de haine.
- Je te quitte, tu entends, je te quitte ! J’en ai par-dessus la tête de tes caprices, de ton cirque, de tes états d’âme ! Je croyais t’aguerrir, mais tu régresses, mon pauvre ami ! Tu régresses !
« Qu’elle se taise. Il faut qu’elle se taise, sinon je l’empoigne, je… »
Il ne sait pas, il ne sait plus. D’un bond il se dresse, chancelle un peu. La tempête arrive au galop. La tête lui tourne, mais il n’a plus peur. Il va la mater, cette furie, il va montrer à Suzy qu’elle a tout faux, qu’il est un homme, pas une mauviette. Un pauvre homme déséquilibré, sans doute, mais pas un lâche. Oh ! non, pas un lâche ! La preuve, il ne lui a jamais dit…
- Qu’est-ce que tu fais, Gilbert ?
La voix s’angoisse. D’un geste ample, il ouvre les battants de la terrasse. Le vent s’engouffre, hurle.
- Ferme ça, tu es fou !
Mais il s’entête. Une exaltation fiévreuse l’envahit.
- Tu vas voir si j’ai peur ! Tu vas voir si je suis un pleutre !
Déjà il est sur la terrasse Soudain terrifiée, elle met les mains sur sa bouche. Gilbert dégouline de pluie, yeux fermés, bras écartés, il semble braver le ciel, triomphant.
-Gilbert !
Il rouvre les yeux. Soudain, l’horizon tournoie. Et brusquement, dans le bas-ventre, la tenaille de l’angoisse l’empoigne. Sa brève fanfaronnade a fait long feu. Epouvanté, plaqué par le vent à la façade détrempée, il recule vers la chambre à petits pas obliques. Suzy ricane :
- C’est fini les beaux discours ? Allez, rentre…
« Elle n’a rien compris. Elle ne sait pas que Fabien a choisi ce jour-là et que je l’ai vu … »
Il titube. Sa tête va éclater. Il n’a jamais rien dit. Il est trop tard pour expliquer qu’il est malade mais pas poltron. Emporté par la violence du vent, il a lâché l’illusoire soutien du mur, se raccroche à la balustrade…
- Reviens, Gilbert, ne sois pas bête !
Bête ? La tempête rit comme une hyène. Le vent tourbillonne, le vertige ressemble à un carrousel d’enfant qui monte et descend.
« Quand nous étions petits, Fabien et moi on chevauchait l’un près de l’autre. Cette balustrade est basse, c’est dangereux, je n’ose plus la lâcher. Ma tête tourne… ».
Le tonnerre rugit à ses oreilles. Il ne sait plus où il est. Dans un effort aveugle, il abandonne la rampe pour revenir vers la baie vitrée, chancelle et tente désespérément de se retenir. Les murs glissent, il ne voit plus rien.
«Où est la porte du balcon ? Je suis sorti, je dois bien pouvoir rentrer… Quand j’ai vu mon frère passer devant la fenêtre, rien ne le laissait prévoir. Je savais bien qu’Anita avait rompu. Ce n’était pas une raison pour sauter du 3ème étage…Quand il était enfant, il aurait voulu s’envoler. C’est ce qu’il a fait »..
-Gilbert ! hurle encore Suzy.
La rafale, dans un galop infernal, se jette sur la digue. Elle a duré trois secondes. Trois secondes pendant lesquelles Gilbert, emporté, toute honte bue, a l’impression de voler.
LORRAINE
Illustration: Tempête en mer (www.merci-facteur.com)
26 mai 2009
LE FANTOME
J’avais vingt ans, je venais de quitter cette maison que j’aimais et qui noyait sa solitude dans l’obscurité de l’hiver. Il faisait froid, un de ces froids qui hurlent à la mort dans les quartiers citadins. Je rentrais du bureau. J’avais un peu mal à l’âme, comme on s’émiette certains soirs brumeux qui ôtent toute espérance. Sur un coup de tête, j’ai pris le chemin de la maison vide.
Je la connaissais bien, elle et son réverbère éclairant l’escalier
fantomatique. Je ne suis pas peureuse. Donc je suis entrée, j’avais gardé la clef comme une amulette, dites-moi pourquoi ?
Sans effort, je suis montée jusqu’au second où j’avais ma chambre-bureau, il n’y a pas si longtemps. Rien. Personne. Le silence. Le bruit maugréé du vent. L’ombre floue de ma silhouette, la porte que j’ouvre. Rien... Rien ? Je tends l’oreille. Non, je rêve. Non, personne ne monte. Non, je n’entends pas vraiment ce frôlement sur le mur comme une main qui effleure. Non...Je ne bouge plus. J’attends. Je sais qu’il y a quelqu’un. Quelqu’un d’invisible, une ombre impalpable, un personnage venu d’où ? La main sur le mur effleure toujours, la caresse s’arrête à l’étage où je suis, mon cœur bat...Un imperceptible vertige m’inonde d’une certitude éblouissante : là, dans cette maison vide, quelqu’un vient à moi, quelqu’un d’un autre monde et qui à des choses à me dire...
J’ai attendu. Longtemps. L’effleurement a cessé. La visite a pris fin. Je suis redescendue. Oppressée et pourtant heureuse d’un étrange bonheur inconnu.
Rentrée chez moi, j’ai machinalement regardé le calendrier : nous étions le 28 mars. Pour beaucoup, cela ne signifie rien. Pour moi, qui l’ai lue avec passion, c’est Virginia Woolf emplissant ses poches de pierres et entrant ce jour-là dans la rivière. Pour toujours. A moins que, ce soir...
LORRAINE
Illustration Wikipédia Commons: Virginia Woolf par George Charles Beresford, en 1902
23 mars 2009
JE SUIS LAIDE
Je n’aurais jamais dû jeter mon miroir à travers la chambre, dans un geste de rage. Il s’est éclaté de rire, de ricanement, il se moquait en mille et un morceaux de mes
lunettes et de mon nez, il disait : « Oui, tu es moche, oui, tu es seule, non, personne ne te regarde, même pas moi »... Et il le disait mille et une fois, partout sur le parquet et plus je pleurais, plus je ramassais les débris, plus j’étais laide.
J’ai voulu réagir, j’ai serré les poings et dans ma paume une estafilade s’est ourlée de sang, un sang généreux qui coulait sur le sol. Vite, j’ai entortillé ma main dans un mouchoir, puis dans un autre ils s’imprégnaient, j’en changeais, ils s’imprégnaient encore. Ca m’a finalement inquiétée, d’autant plus que j’avais dû m’asseoir, je voyais trouble, j’avais peur de tomber et de perdre tout mon sang en un ruisseau qui coulerait jusque dessous la porte et finirait par alerter les voisins. On me trouverait couchée par terre, exsangue, morte et laide.
L’hôpital n’est pas loin, l’arrêt du tram devant ma porte
et j’ai toujours une carte dans ma poche. J’ai trois mouchoirs maladroits autour d’une main, de l’autre je me tiens à la barre centrale sur la plate-forme...
Je ne sais pas comment je suis entrée aux urgences. En fait, je ne sais plus rien. Sauf que je me suis réveillée couchée sur une civière, dans un couloir blanc, une infirmière pansait ma main qui brûlait, une odeur de désinfectant me picotait les narines et penché sur moi, un interne en blouse blanche me sermonnait gentiment :
- Et alors, jeune fille, on a raté son coup ? On a voulu s’ouvrir la veine, la lame a dérapé, c’est ça ?
Mais non, idiot, qu’est-ce qu’il raconte ? Me suicider, moi, il est fou ?
- Allons, vous en êtes quitte pour la peur. La coupure n’est pas grave. Vous restez ici aujourd’hui, ce soir on verra.
J’essaie de parler, je n’y arrive pas. Il me tapote l’autre main :
- Je viendrai vous voir tantôt. Vous avez fait une belle syncope. Allons, ne pleurez plus, vous allez abîmer vos beaux yeux.
Mes beaux yeux ? Qu’est-ce qu’il vient de dire ? Mais je suis laide, il est aveugle ou quoi ? Il n’a pas vu mon nez, mes lunettes...
Il me sourit.
- Vous êtes bien pâlotte, mais vous avez un type. J’aime bien ce profil un peu indien, ça vous donne du caractère. Allons, à tantôt...
A tantôt...Et sagement étendue dans mon lit, je réponds à l’infirmière qui demande si je n’ai besoin de rien :
- Si, un miroir...
LORRAINE
19 février 2009
L'homme au gant noir
ll le sort de sa poche, le roule, le triture et finalement l’enfile. Il n’en met jamais qu’un. Pourquoi ? Va savoir ! Mais il y tient à ce gant unique, en fine peau nore, c’est un peu sa coquetterie, sa façon de se démarquer des autres, les communs, les quelconques, la foule, quoi !
Il n’est pas prétentieux, simplement lucide. Il sait ce qu’il vaut, ce qu’il est : un homme qui attire les femmes d’un regard. C’en est même un peu agaçant. Il voudrait avoir la paix quelquefois, ignorer que ses yeux d’un bleu innocent intriguent ou pire, mettent mal à l’aise.
Alex soupire. Dehors, il fait lumineux, un de ces jours d’été qui incitent au bonheur. Il marche vite. Il s’engouffre dans le palais des Mages ; sur l’estrade, le bureau l’attend. Dans la salle, le public arrive. Un public attiré par le sujet, mais aussi ‘il le sait) par son personnage insaisissable : l’homme au gant noir.
Les murmures s’apaisent. Installé, il contemple un instant ceux qui lui ont fait l’honneur de se déplacer pour l’entendre. Personne ne dit rien. La salle l’écoute. Il parle bien, il connaît le sujet. « L’expérimentation par le vide » tient en haleine.
Son débit mesuré distille les mots. Il captive, il le sent, il peut disséquer, aller plus loin, faire de l’esprit, interroger, répondre, prétendre que...
« Salaud ! »
Un cri de colère, un hurlement de louve surgit du fond de la salle. Il titube : c’est elle.
Elle, l’amoureuse d’hier, du jour d’avant, il ne sait plus, celle qu’il a levée au parc municipal. Ils sont allés chez elle, deux, trois fois peut-être. Cela fait partie du programme. Lui laisse toujours une fausse adresse... Le procédé est mis au point depuis longtemps ; D’habitude, elles se résignent...
Cette fois-ci, c’est embêtant. La salle chuchote, l’huissier prie fermement l’intruse de sortir. Elle se débat, elle se retourne, elle menace :
- Tout le monde saura que tu es un lâche, un impuissant, un vicieux...
La salle s’étonne. Il blêmit. Machinalement, il sort son gant de sa poche, le roule, le triture et finalement l’enfile. Des gens partent. Il tente de reprendre l’exposé, mais le charme est rompu. Alors il s’excuse. Il part...
Le journal du lendemain relate l’incident qui perturba la conférence d’Alex Bontemps, l’homme au gant noir. Dans son living, rideaux fermés, celui-ci écume de rage. Elle a osé ! Elle s’est permis de l’insulter, de le traiter d’impuissant, de faire de lui la risée publique. Lui, si supérieur aux autres, dont les expériences scientifiques étonnent, révolutionnent même les concepts les plus actuels.
Déjà (il s’en souvient vaguement), une certaine Jasmine
l’avait retrouvé dans unrestaurant où il déjeunait seul, calmement. Il avait dû sévir...
Il sort son gant de sa poche, le roule, le triture et d’un geste précis l’enfile. Il ira ce soir.
Il ne laisse jamais aucune empreinte. Car, pour la circonstance, il enfile ses deux gants...
LORRAINE
"L'homme au gant" (1488-1576) Le Titien (www.muzeocollection.com)
06 février 2009
IL N'EST PAS REVENU
Il n’est pas revenu comme promis, vers 3H. Elise consulte sa montre : 5 H.10. Il est en retard. C’est la première fois. Ou alors, il téléphone.
Elle a déjà enfilé sa robe rouge à volants . Elle lui va bien, elle aime le rouge, si gai, un peu voyant peut-être mais pimpant, dansant, qui fait d’elle vaguement une gitane. Il aime ses cheveux noirs, le discret accroche-cœur sur le front et ces anneaux qu’elle porte aux oreilles. Elle enfilera ses sandales rouges au dernier moment.
Ce mois de mai 1947 est chaud, la ville resplendit de soleil
et elle se penche à la fenêtre du salon. La rue est déserte. Un samedi, c’est rare. Une mouche zézayante tourbillonne et se heurte à la vitre.
Que fait-il ? Il n’a pas l’habitude de traîner, c’est un homme de parole. Et s’il avait rencontré un copain ? S’ils échangeaient quelques mots ou même prenaient un pot au comptoir d’un café, ou non, plutôt à la terrasse ?
Suis-je bête ! Jamais il ne ferait cela sans m’avertir ! Il sait trop que je m’angoisse. Il est resté au bureau cet après-midi pour faire plaisir à son patron. Il fallait terminer la maquette et relire quelques articles. Mais il sait qu’on nous attend à 7 H. chez son cousin Roger. Que c’est agaçant ! Je suis sûre que ce n’est pas sa faute… Inutile de m’énerver, il s’expliquera. Je vais jouer du piano, ça m’apaise toujours. J’aurais aimé être compositeur. Faire des sons nouveaux me tente. Mais il dit en riant que je n’y connais rien, que je devrais écrire plutôt. Il a peut-être raison . J’écris volontiers.
Mais que fait-il ? S’il n’a pas appelé dans 4 minutes, je téléphone au bureau.
- Allo, M. Beaufays ? Pardon de vous déranger. Mon mari est encore chez vous ?
-Comment ? A 3 heures, vous êtes sûr ?
- Non… Je regrette. Merci, M. Beaufays.
La tête lui tourne. Il est 5 ½ H. Marc a quitté le journal depuis plus de deux heures…
Elise s’assied, se relève. Un verre d’eau. Non, inutile de regarder dehors, il n’y est pas, d’autres gens circulent.
Elise tourne dans la chambre. Ses mains serrées lui font mal, sa gorge se déssèche, elle a peur, elle a envie de crier, elle ne pleure pas. Pourquoi pleurerait-elle ? Rien n’est arrivé. Tout s’expliquera. Il va rentrer avec son beau sourire. Il l’embrassera et à nouveau la paix descendra sur elle.
Non, toujours rien. Le téléphone est chez la voisine, elle est descendue tantôt pour appeler M. Beaufays. La voisine avait un air éploré. Que craint-elle ? Rien de grave, sûrement. Rien de grave…
On sonne. Et s’il avait oublié sa clef ? Elle vole dans les escaliers, elle ouvre vivement la porte.
- Un télégramme, Madame.
Comme une folle, elle remonte au 1er. Un étourdissement la terrasse. Elle va tomber. Machinalement ses mains se raccrochent au bord de l’évier de cuisine. A tâtons, elle ouvre le robinet, s’asperge le visage d’eau. Le pli bleu s’ouvre :
« Hôpital St Pierre. Mari blessé. Etat grave. Venez immédiatement ».
LORRAINE
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07 janvier 2009
LE PHARE FANTOME...
J’ai encore oublié d’éteindre la lumière...
Le phare projette ses faisceaux tournants sur l’océan qui meugle, qui rugit, qui n’en finit pas d’hurler et d’hurler encore. Je n’entends plus que son incessante lamentation, j’essaie de me boucher les oreilles, mais non. Mes mains sont impuissantes à calmer le vacarme ; même tout en haut du phare, calfeutré entre
les parois humides, les vociférations et les cris me lacèrent la tête .
Ils veulent que j’entende, ils savent que j’entends... Cela fait des semaines qu’ils me poursuivent de leurs clameurs. Cela fait des semaines que j’essaie d’être sourd, de ne pas comprendre.. Quand c’est mon tour de regagner la terre, quand le bateau m’emmène jusqu’au rivage, ils se taisent. Leur silence soudain m’épouvante, il m’interpelle autant que leurs appels déchirants, j’ai l’impression qu’ils me reprochent mon indifférence , qu’ils soulignent mon manque de cœur, ma cruauté, disons-le tout net ! Et je souffre. Personne ne sait comme je souffre. Au point que ce soir...
Je connais bien la machinerie . Voilà quatorze ans que je dirige la mer depuis le haut du phare, quatorze ans que les bateaux obéissent aux signaux lumineux, passent leur chemin, continuent vers leur destination, accostent. Quatorze ans...Et quelques semaines seulement que le chœur des naufragés est monté vers moi, du fond des abîmes, un chœur antique de milliers d’années, qui gémit et se plaint mais aussi un chœur qui revendique. Leur harcèlement me prend à la gorge, j’entends la mêlée des pirates noyés, des marins perdus à jamais, des matelots en béret blanc et des seigneurs en damas rouge ; ils sont des centaines, ils sont innombrables, ils sont menaçants...
Je connais bien la machinerie...Alors, ce soir, tant pis pour les bateaux ! J’éteindrai la lumière...
Et ils pourront sortir de l’eau, triompher de leurs ténèbres, chanter la joie de renaître, les fantômes blafards, les ombres défuntes, les échevelés et les rasés, les fillettes meurtries et les matrones engoncées, les hommes du Moyen-Age et les récents suicidés. Tous.
Car, grâce à moi, ils retrouveront la nuit sur l’océan, la nuit infinie noire et déserte, qui permet aux ossements de revivre et je connaitrai enfin la paix, la bienheureuse paix. Et le silence...
LORRAINE
Illustration: Phare S Mathieu (Bretagne) photo Wikipedia Common
28 novembre 2008
L'ESCALIER INTERDIT
Jeanne est inquiète. Depuis quelques jours, on remue à l’étage. Rien de surprenant, en fait. C’est l’appartement des Lopin, les propriétaires. Mais lui n’est jamais là dans la journée, il part tôt, dans le matin blême, le col du pardessus relevé, les mains bien enfoncées dans les poches, le béret un peu de biais qui lui donne l’air crâne. Il va sans se retourner. Jeanne l’a aperçu bien souvent de sa fenêtre, elle se lève aussi de bonne heure et derrière les brise-bise suit du regard cet homme si poli qui la salue toujours quand il la croise dans la rue.
Tiens, il neige. Cet hiver 1932 est froid et douloureusement long. "Gilbert Lopin sera en retard à l’usine aujourd’hui, je ne l’ai pas vu sortir. Ah ! Antoinette Lopin lève les volets." Elle est ponctuelle comme un métronome, Antoinette. Généreusement moulée dans son cache-poussière noir, le chignon bien lissé planté d’un peigne espagnol serti de minuscules perles rouges, ses gros pieds dans de petites pantoufles, elle tire vigoureusement les courroies et délivre les vitrines allumées. Les lits s’alignent en un discret désaccord, exprès, pour que le chaland s’arrête, s’attarde et retienne ce berceau voilé de tulle, ce lit grillagé pour enfant, ce sobre lit de jeune fille et tous les autres pour couples ou personnes seules. Après, Antoinette s’installe confortablement à la petite table du fond, avec son thermos de café et des petits pains croquants. Puis elle tricotera, lira le feuilleton de "La Dernière Heure" ou un chapitre de roman populaire.
Jeanne soupire. Elle est couturière à domicile. A l’essayage, les clientes tournent lentement devant la glace sur pied, s’admirent ou s’examinent d’un œil critique. Le divan de la salle à manger croule sous les tissus étalés, un taffetas rose pour le premier bal de Mademoiselle Ginette, un noir strict pour la mère de la mariée, ici un patron épinglé sur le bleu ciel d’une demoiselle d’honneur et là, le frémissement de la soie blanche dont elle fera la plus charmante des épousées.
Jeanne soupire encore. Epousée, elle l’a été. Mais Henri est parti par un après-midi de printemps avec Germaine, son amie qui riait si souvent et dansait dans les bals musette. Elle, Jeanne, ne danse pas bien. Les hommes sont parfois ensorcelés par un corps qui se cambre. Henri a emporté ses vêtements et ses plaques de phonographe préférées. Rien d’autre. "De toute façon, tu n’aimes pas l’opéra", a-t-il déclaré légèrement. "Ni Mme Butterfly ni La Tosca. En quelque sorte, je te débarrasserais plutôt, pas vrai ?". Vrai. Elle avait la tête comme une citrouille quand il écoutait six fois de suite "Sur la mer calmée", d’autant que cette tragédie japonaise la laissait de marbre. A-t-on idée de se tuer pour un homme ? Quand à "La Tosca", ce destin de courtisane lui faisait hausser les épaules. Elle avait lu presque tous les romans d’Alexandre Dumas, père et fils, et "La Dame aux Camélias" qui inspira Puccini pour le personnage de Tosca lui paraissait assez mièvre.
Jeanne s’assied sur la chaise en velours bleu qui sert aux clientes lorsqu’elles feuillettent les catalogues. "Il aurait tout de même pu me laisser Caruso", soupire-t-elle, les mains abandonnées sur les genoux en un court repos. "Le seul que j’aimais. Il chantait si bien "Comme la plume au vent"…dans "Rigoletto". Non, il a fallu qu’il le prenne aussi ". Il lui a généreusement abandonné "Mon homme" que Mistinguett nasille de sa voix canaille, "Ma poule" et "Valentine" chantées par un Maurice Chevalier rigolard, deux ou trois autres encore, toutes rengaines à la mode. Jeanne aime bien la vignette de "La voix de son maître" et la photo du chien qui écoute, attentif, le son du phonographe.
"Il avait promis de m’offrir "Crazy Blues" pour mon anniversaire", se dit la jeune femme. "Il savait à quel point la voix de Mamie Smith me bouleverse. Il est parti avant…" Il a jeté l’ancre chez une autre dont le parfum épicé lui tournait la tête. "Allons, secoue-toi, Jeanne. Il ne reviendra plus. Au fond, tu t’en moques, dis-le. Oui, peut-être, je ne sais pas…" Ils n’avaient pas les mêmes goûts, ça non. Le blues, il l’appelait "une musique de nègres" tandis qu’elle trouvait déchirante la mélopée qui s’arrachait des tripes du chanteur dont elle sentait d’instinct le désespoir racial. Elle ramasse la pelote d’épingles, la dépose sur la machine à coudre.
Elle n’aime pas penser à Henri. Parfois elle pleure et parfois elle hausse les épaules. "Il ne ressemblait pas à Gilbert Lopin. Gilbert (elle l’appelle par son prénom quand elle est seule mais personne ne le soupçonne) est grand, mince et même s’il est ouvrier, il a de la classe. Oui, de la classe. Une belle démarche, un beau regard bleu, de la gentillesse. On se demande pourquoi il a épousé Antoinette. Pour son argent ? Cela m’étonnerait, ce n’est pas son genre." Quel genre ? Et qu’en sait-elle sinon que le commerce appartenait bel et bien à Antoinette Lopin qui a succédé à ses parents ?"
La journée passe. Des bruits de pas. Quelqu'un marche en haut, elle en est sûre. Le crépuscule descend, gris, lourd. Jeanne se lève, craque une allumette, l’approche de la mèche. La lampe à pétrole s’allume. "J’aimerais revoir ce détail du modèle", marmotte Jeanne pour elle seule. "Je l’ai gardé, certainement. Mais où ?" Songeuse, elle réfléchit, un doigt sur la bouche, une attitude familière qui faisait rire son mari. "Je sais ! Dans le coin…" Evidemment ! C’est là qu’elle range tout ce qui n’est pas urgent ou utile. Le coin ? Un débarras en réalité, où se côtoient boîtes de pralines vides, pantins de carnaval, mandoline oubliée, un tas de journaux, deux poupées sans cheveux, des souliers usés, tout le reliquat d’un pauvre passé sans histoire. "Le coin" se trouve derrière une porte qui ne donne sur rien. Ou plutôt sur un chemin de traverse, en quelque sorte, un escalier qui fut interrompu par un plancher, dans la descente, voilà longtemps sans doute, et constitue aujourd’hui un espace de rangement.. Par contre, l’escalier monte bel et bien chez les Lopin mais, d’un commun accord, il est condamné. Et depuis trois ans que Jeanne habite ici cet accord n’a jamais été transgressé.
Dans le coin, il n’y a pas de lumière. Jeanne vient donc avec sa lampe et la pose sur l’escalier en faisant bien attention qu’elle soit en équilibre. On en a tant vus des incendies dus à l’imprudence ou l’inattention, du pétrole enflammé, des gens brûlés ou morts. Jeanne se hâte. Elle éparpille autour d’elle les patrons classés par genre, manteaux d’hiver, vestes d’été, jupes… quand un léger bruit de pas la saisit:
"Il y a quelqu’un ?", murmure-t-elle, effrayée.
"Chut, Mme Jeanne, n’ayez pas peur, c’est moi…"
Gilbert Lopin penche par-dessus la rampe un visage déconfit.
"J’avais besoin de parler à quelqu’un. Je vous ai entendue et…"
Et ils parlent. De tout et de rien, elle levant la tête, lui se penchant pour mieux la voir. Au-dessus de lui, la lumière blafarde d’une fenêtre, condamnée elle aussi, lui donne un teint bistre. Son chandail beige à gros boutons de cuir lui va bien. Ils ne disent rien de particulier, n’évoquent pas Mme Antoinette, ne parlent pas de rendez-vous. Quand elle rentre chez elle, Jeanne chantonne. Dès lors, elle commence à guetter le crépuscule, puis les six coups du clocher Saint-Martin, puis à compter les jours. Une semaine passe.
Le samedi, jour d’affluence dans ce quartier commerçant, elle vient à peine de reconduire la petite fiancée après son dernier essayage qu’elle entend tout doucement grincer le vieil escalier défendu. Elle est derrière la porte, le cœur battant. Elle entrouvre. Il est là, un peu gauche mais plus près, beaucoup plus près. Elle ne sait que faire.
"Vous allez bien, M. Lopin ?"
Il fait oui de la tête. Il semble ému, elle est gênée. Elle murmure:
"Il ne fait pas chaud". 
Il tousse. Une courte quinte.
"Pardon, j’ai pris un rhume à l’atelier. Je suis mécanicien, je répare des automobiles."
"Vous voulez entrer, peut-être ?"
Son invitation est hésitante mais il dit oui avec empressement. Elle s’efface pour qu’il passe, traverse vite la chambre et le conduit dans la salle à manger.
"Asseyez-vous. Vous voulez du café, du thé ?
Il veut bien du thé. Antoinette ne fermera pas avant 7 heures et demi, peut-être 8 heures. Le samedi soir marche bien. Elle ne veut pas de lui au magasin. Alors il a son temps. Elle ne sait que répondre. Elle lui trouve mauvaise mine, les traits tirés mais ses yeux bleus aux longs cils la désarçonnent. Puis il dit qu’Antoinette est dure. Elle a besoin de se reposer, le soir. Alors elle lui a fait une chambre à part, qui donne justement sur la porte interdite. Et comme il est toujours seul et Jeanne aussi, il lui est venu l’idée qu’un petit brin de causette ne fait de mal à personne.
Les tissus encombrent le fauteuil près de la commode, vite elle débarrasse, lui dit "Installez-vous… " et va refermer le tiroir entrouvert quand il aperçoit les plaques:
"Je peux ?", demande-t-il.
Elle fait "oui" et il les prend, les retourne, les examine, puis demande poliment:
"Vous n’avez pas de blues ? Vous n’aimez pas, peut-être ?"
"Si, beaucoup ! Mais je n’ai aucun disque, rien, mon mari devait…"
Elle s’arrête. Comment dire sa détresse à cet étranger, cet homme assis dans son fauteuil et qu’elle ne connaît pas. Mais il comprend:
"Antoinette non plus. J’ai acheté "Crazy Blues" en cachette. Je le mets quand je suis seul. Le phono est dans ma chambre, elle s’en est offert un plus moderne, cela nous arrange tous les deux…"
Son sourire un peu sarcastique est triste cependant. Elle se rend soudain compte qu’ils sont presque dans le même cas: elle n’a pas la plaque de "Crazy Blues", lui l’écoute dans la solitude. Ils sont de la même race, celle qui perd. Un grand souffle d’affection soulève le cœur de Jeanne. Elle dit spontanément:
"Si vous voulez, vous pouvez l’écouter ici…
Elle s’approche du phono et ôte la housse qui le recouvre. D’un doigt précautionneux, elle époussette le 78 tours qui est resté là, prisonnier depuis combien de temps ?
"Je n’écoute pas souvent, vous savez, quand on est seule !…"
" Moi non plus", dit-il.
Il s’est approché et se penche pour lire le titre : "Le chemin du paradis", chanté par Henri Garat.
"Vous avez vu le film ?"
" Nous n’allions pas souvent au cinéma mais nous avons vu " Le chemin du paradis…"
Et elle fredonne, malgré elle, les premières paroles "Tout est permis quand on rêve…", puis, confuse s’excuse précipitamment : "Pardon… "
Très légèrement, il murmure: "Les chansons d’amour sont toujours belles" et il remet le disque dans sa pochette. Il a l’air au loin. Jeanne n’ose pas rompre le silence. Et c’est lui qui enchaîne : "Qu’avez-vous d’autre ? Je peux voir ?".
Il regarde le pauvre trésor de Jeanne: des gigues irlandaises, des airs d’accordéon, la voix de Damia, deux charlestons, un extrait de "Casse-Noisette", quelques autres. La jeune femme reparle du blues. Et, profondément étonnée de son audace, elle s’entend répéter son invitation de tantôt : "Si vous voulez, vous pouvez venir écouter Mamie Smith… "
Oui, il viendra. Et en effet, comme il a encore quelques jours de congé pour se remettre de sa vilaine bronchite, il revient le soir suivant.
"Je mets Mamie Smith…"
Assis côte à côte, ils écoutent l'un et l'autre envoûtés, cette voix profonde et triste, cette musique issue originairement des chants d'esclaves, ces bouleversants chants de détresse et d'espoir qui ont mis près d'un siècle à parvenir des champs de coton du Sud des Etats-Unis jusqu'en Europe, grâce à l'enregistrement phonographique.
"Ils chantent leur chagrin", murmure Jeanne, perdue dans ses pensées, "leur cafard. Ils sont un peu comme nous, au fond !"
Gilbert se tait. Mais sa main, doucement, se pose sur celle de Jeanne, abandonnée. Le lendemain, il revient. Que font-ils de mal ? Ils sont comme deux chats perdus qui trouvent l’un près de l’autre un peu de chaleur. Puis ils parlent d’eux. Et les jours passent.
"Comment fêtez-vous ce Noël, cette année ?" demande-t-elle un soir qu’il s’apprête à remonter chez lui.
"Seul sans doute. Antoinette va chez ses parents. Mais comme ils ne m’ont jamais accepté… Et vous ?"
Elle balbutie:
"Je suis toute seule. Que voulez-vous que je fasse ?"
Il hésite. Elle le regarde intensément, son visage d’homme un peu fatigué ressemble à de l’ivoire patiné qui fait ressortir sa mâchoire bien tracée, ses dents très blanches, son charme pour tout dire. Ils partagent ensemble un souper de Noël que Jeanne improvise. Antoinette part tranquillement chez ses parents. Ce qu’il fera, elle s’en moque. A minuit, il lui dit:
"Je suis bien avec vous, Jeanne."
Et il l’embrasse. Il l’embrasse comme une première fois, comme une dernière fois. Il caresse un peu ses hanches rondes, ses épaules et effleure ses seins. Il l’embrasse encore. Mais c’est Noël et ils ont toute la vie pour s’aimer. Alors il la laisse et remonte chez lui par l’escalier dérobé.
Quelques jours passent. Dans la journée maintenant, elle entend à nouveau marcher au-dessus de sa tête, dans la chambre de Gilbert. Il n’est pas revenu. Elle ne sait que faire. Aller là-haut ? Si elle y trouvait par hasard Antoinette ? Attendre. Oui. Elle attend. Et soudain, contre la porte défendue, on frappe. Demain c’est le 31 décembre. C’est lui, ce fantôme ? C’est lui, cet homme jaune comme un citron, chancelant, fiévreux, dont elle prend la main, qu’elle entraîne au salon, installe près du poêle ronflant car il est frigorifié.
"Gilbert !" murmure-t-elle.
Il la regarde, une infinie douceur dans ses yeux tristes.
"Je t’aime", dit-il, "mais je ne peux t’aimer. Regarde-moi… c’est fini pour moi."
"Quoi ? Qu’est-ce qui est fini ?'
"Tout. La vie…"
Elle s’agenouille, lui prend les mains, les serre contre elle.
"Tu es malade. Que dit le docteur ?"
"Cancer du foie. Je m’en doutais depuis longtemps. Je ne voulais pas mourir sans t’avouer que je t’aime."
Il tremble. Jeanne pleure puis se ressaisit.
"Je vais demander à mon médecin. Il te soignera bien. Je m’occuperai de toi."
Il sourit doucement.
"Je remonte", dit-il. "Je voulais te revoir."
Et il remonte, péniblement, une à une les marches usées. Elle le soutient puis redescend. La journée passe, lente, lourde, longue. Jeanne n’ose pas monter. Elle écoute de toutes ses forces. N’entend rien. Plus rien. A 8 heures, Antoinette monte lourdement se coucher. Pousse un hurlement, ouvre brusquement les fenêtres, court dans tous les sens.
Les pompiers arrivent les premiers. On a fermé le gaz. L’odeur flotte partout. Les fenêtres ouvrent sur le froid dense.
Hébétée, Jeanne lit le papier glissé sous la porte:
"Pardonne-moi, je n’ai pas le courage de souffrir. Je t’aime."
LORRAINE
12 novembre 2008
IL VENAIT DE TéLéPHONER...
Bip… bip… bip…
Lancinant, le signal sonore de l'électrocardiogramme rythme le silence. Un son monotone, familier, tenace, qui bourdonne dans la tête de Delphine. Elle a entrouvert les paupières mais les referme aussitôt, éblouie par la clarté soudaine. Où est-elle ? A l’instant, son pied se crispe. Une courte douleur lui pince la jambe droite. Une odeur de désinfectant aux fragrances d'herbes fraîches flotte dans l'air. Comme un flash une image la traverse: la forêt…
"Quelle forêt ? Pourquoi la forêt ?"
Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Elle revoit des broussailles nimbées de soleil, la tache cristalline d’une flaque au pied d’un arbre… Puis plus rien. Elle somnole. Un plaisir presque animal et pourtant proche du malaise la saisit comme on respire une rose qui entête, écoeure presque. Le battant d’une porte miaule brièvement. On s'approche du lit.
- Delphine, je prends ta température..
Cette voix ? Elle la connaît mais ne la reconnaît pas. Sa main inerte repose. Une main de caoutchouc, molle, gonflée et lourde. On la saisit, elle retombe. Quelle importance ?
- Son esprit résiste. Elle refuse de s'éveiller...
Pourquoi ? Ses yeux pèsent des tonnes. Une chanson tournoie sous son crâne, tintinnabule, se dandine et la nargue : « Nous n’irons plus au bois les lauriers sont coupés »…
Nous n’irons plus au bois ? Elle y était pourtant…Quand ? Impossible de s’en souvenir. L’insolent refus de sa mémoire épuise ses maigres forces. Elle bascule dans un bref sommeil de plomb.
- Je lui fais sa piqûre, dit Julie à un interlocuteur inconnu. Ensuite, elle sera partie pour la nuit.
"Comme il faisait beau ! En quittant la maison, le gravier crissait sous mes sandales. J’avais emporté mon sac blanc. Et une couverture. Je sais que j’ai fumé. Une cigarette ? Ou trois ? Ou cinq ?"..
- Du calme, voyons ! On ne bouge pas. Tu as encore de la fièvre, je n’aime pas ça. Là, je fais ton pansement. C’est presque fini. Je vérifie le baxter. Allez, je reviens tout à l'heure.
"Qui parle ? Pourquoi m’expliquer ces choses ? Elle a dit "baxter" ? Où suis-je ? Oh ! ma tête ! Si j’ouvre les yeux, le soleil va m’éblouir comme l’autre jour…Comme l’autre jour ?.."
L’image lui échappe. L’autre jour, c’était un mardi. Ou un mercredi peut-être ? Delphine sait qu’au bout du sentier la forêt débouche sur le petit étang aux nénuphars dans lequel, à travers la ramure, le soleil lance une flèche d’or. Elle a laissé la voiture dans un chemin de traverse. Elle marche.
- Non ! Non !
Est-ce elle qui pousse ce hurlement ? Un cri de bête, une plainte longue qui lui cogne dans le crâne et cogne et cogne encore. Est-ce elle ? Non. Elle voudrait dire, expliquer. Dire qu’elle s’assied sur la couverture, au pied d’un arbre. Mais aucun son ne franchit ses lèvres sèches. Un mal déchirant la coupe en deux. Sa cage thoracique l’écrase.
- Elle a le sommeil agité, constate Julie en lui prenant le pouls. Je vais vérifier si…
Delphine coule à pic. Un puits noir l’absorbe, un noir absolu, étanche. Les heures passent. Elle l’ignore. Longtemps.
Et, brusquement, des bruits menus traversent le silence. Où a-t-elle déjà entendu le "toc" d’une cuillère déposée sur la soucoupe ? Et cette voix africaine qui lui rappelle le matin tôt, le commencement d’une journée ? Oui, elle en est sûre, on nettoie, c’est le choc d’un seau, ce bruit amorti, elle reconnaît les griffures d’eau poussée par un balai sur le parquet en damier. Très loin, très, très loin, dans les profondeurs du bâtiment, un téléphone appelle.
"J’ai répondu « Allo! ». Je sais que j’ai répondu. Et puis ? Et puis rien..."
Un pas. Quelqu'un marche, s’arrête tout près, lui fourre le thermomètre sous le bras, replie la couverture. La couverture, elle l’avait emportée dans la forêt. Une senteur de feuilles sèches, odorantes, l’a saisie aux narines.
Julie se penche. Elle dégage un discret parfum d’eau de Cologne. Non: elle tamponne le front de Delphine d’un mouchoir imbibé pour la rafraîchir. C’est cela. Elle aussi, avant, tamponnait le front et les poignets des malades… Delphine sursaute, le cœur au bord des lèvres. Avant ? En un éclair, elle se voit en blouse blanche, poussant un chariot, prenant une seringue, comptant des pilules. ..
"Je suis infirmière ?"..
L’image s’efface, elle ne sait plus, elle est trop fatiguée pour penser. Confusément, elle entend:
- Je vais refaire ton pansement. S’il te plaît, Delphine, ne bouge pas.
Un pansement ? Où ? Pourquoi ? Elle voudrait demander mais sa bouche n’obéit pas, ses lèvres tremblent, sa gorge est muette. Un regard perdu filtre entre les cils. Comme elle est lasse ! Elle glisse au fond du lit, tout au fond, personne ne la voit plus, elle ne voit plus rien, elle ne verra plus jamais rien, elle n’entendra plus jamais le bruit de l’avion..Elle dort.
Beaucoup plus tard, (ou peut-être à l’instant même ?) quelqu’un annonce :
- Delphine, voici le docteur.
Elle n’est pas malade ! Seulement très fatiguée. Et insensible. Sa main touche une jambe de bois, enfin non, une jambe. Qu’est-ce qu’elle a, sa jambe ?
"Je ne suis pas tombée. Je me suis étendue sur la couverture et… "
- Allons, Delphine, montrez-moi cette plaie…Ce n’est pas très beau. Vous avez mal, là ?
Fulgurante, la douleur culmine. Elle veut repousser la main du médecin mais Julie la garrotte de ses deux bras. Le docteur Mercier est bien connu pour sa dextérité, son savoir-faire. Retombée sur l’oreiller, Delphine s’abandonne malgré elle aux pinces adroites. Elle balbutie : « Docteur Mercier… » et lui, lui répond d’une voix claire, étonnée et réjouie :
- Delphine, vous voilà enfin revenue à nous ! Vous nous avez flanqué une de ces frousses ! On va soigner ce bobo-là, encore quelques jours de patience et, si vous êtes sage, vous pourrez essayer de marcher.
- Qu’est-ce que j’ai, Docteur ?
- Plus tard. Pour le moment, vous avez surtout besoin de repos. Julie s’occupe de vous, je reviendrai demain.
Elle a encore les idées embrumées. Mais un voile se déchire lentement. Voyons: elle travaille bien aux soins intensifs ? Elle prend des températures et des tensions, pose des voies centrales, met des garrots, relève le dossier des lits ou les abaisse, contrôle les respirateurs…Un respirateur ? Non, elle n’en a pas. Elle tente de regarder alentour: elle reconnaît les tentures de séparation des alcôves: elle est bien aux soins intensifs, dans son propre service. Son cas n'a pas nécessité le déploiement de toute la machinerie sophistiquée qu'elle connaît bien, mais sa main qui tâtonne, maladroite, sous le drap, découvre une sonde reliée à sa jambe blessée Donc, elle a refait surface Depuis quand est-elle ici ? Elle ne se souvient de rien depuis le moment où, couchée sur la couverture dans la forêt, elle s’est endormie.
- Tu es réveillée, Delphine, comme je suis contente !
Julie s’assied sur le bord du lit. Julie son amie depuis l’école d’infirmière, avec qui elle travaille depuis des années déjà.
"Elle sait pourquoi je suis ici et me le dira. Non, on nous l’interdit, c’est le docteur qui parle aux malades, elle se taira."
Elle répète tout haut : « Elle se taira » Quelque chose lui fait mal, une blessure dans le fond de la poitrine. Il faut qu’elle arrache ce mal infâme, ce secret douloureux. Et, soudain, elle s’effondre en arrière, dans un sanglot inopiné. Un halo de larmes l’inonde. Elle essaie de s’asseoir, mais Julie, rapide, la recouche fermement.
- Tu es folle, c’est trop tôt …
- Depuis quand je suis ici ?
Sa voix, faible, s’amenuise encore. Elle arrondit les lèvres et souffle : « Quand ? ». Un écho de sa mémoire répète : « Quand ? ». C’est un « quand ? » qui veut une réponse, un « quand ? » qu’elle a posé à quelqu’un comme un pion sur un échiquier. C’était il y a longtemps.
- Jeudi dernier, répond Julie à regret. Nous sommes mardi et…
Cinq jours ! Déjà cinq jours qu’on la garde dans ce lit où elle divague. Car elle divague, elle en a conscience. Elle voudrait rattraper des bribes d’images qui défilent, floues, rapides, et que rien ne relie ensemble. Et toujours, obstinément, cet arbre dans la forêt, cette couverture…
"Je l’ai étendue avec soin. Je ne voulais pas de brindilles sur ma jupe blanche. Pas de tache de mousse non plus. Il fallait être décente. Décente ? Non, correcte plutôt, c’est cela que je voulais à tout prix. J’y pensais en allumant ma huitième cigarette, j’ai compté. C’est alors que machinalement, j’ai jeté une pierre dans l’étang aux nénuphars, pour faire un ricochet. Le dernier."..
Elle a dit : « Le dernier » ? Le ricochet lui paraît soudain assourdissant, ce n’est plus un clapotis, c’est un gong. Son cerveau enfiévré vibre d’étincelles flamboyantes. . La chambre tourne, le vertige l’emporte comme une toupie.
"J’ai une syncope Je me noie Au secours !"..
Aucun son. Elle est inerte. Des vagues du récent passé la submergent, la détruisent l’une après l’autre. Non, elle ne veut pas retrouver la mémoire. Elle ne veut pas savoir pourquoi elle était là, dans ce soleil éblouissant, à l’ombre d’un arbre, assise sur une couverture, puis couchée. Puis… Rien. Après, elle ne sait plus rien. Elle n’a rien entendu, rien vu, rien voulu, rien espéré. De toutes ses pauvres forces, elle repousse la bousculade qui l’envahit, des impressions, des sensations, tout un monde qui se réveille et la harcèle soudain.
"C’était un beau jour. J’ai pris mon sac blanc. Il venait de téléphoner, j’avais dit « Allo » et… "
Delphine, les yeux obstinément fermés, lutte. Elle lutte contre elle-même, contre les bruits de l’hôpital, contre sa mémoire insidieuse qui déniche des bouts d’histoire, les assemble au petit bonheur et lui dicte des souvenirs. Elle lutte contre le beau temps insolent, le ciel bleu à peine strié de blanc qu’on aperçoit depuis la fenêtre ouverte au 6ème, contre le vrombissement d’un moteur qui enfle peu à peu, peu à peu.
"Oui, c’était un beau jour. Je connaissais l’étang aux nénuphars, j’ai…"
Et brusquement, impérieux, martelé, un souvenir sonore lui claque aux oreilles et de sa voix soudain dure, hachée, elle grince :
- Julie, tu l’entends, l’avion ?
Julie lâche le tampon d’ouate qu’elle préparait pour la piqûre, se précipite, angoissée, rassure :
-Quel avion ? C’est l’hélico de Transplant International. Tu sais bien: il apporte un greffon. Recouche-toi, ta blessure va se rouvrir.
- Non, c’est l’avion, je le sais. Juste avant le décollage, il m’a téléphoné : «Nous étions fous. Je pars ce soir. Désolé, adieu ! » et il a raccroché. Il rentrait à San Francisco. Il m'avait promis qu'il reviendrait s'installer ici. Julie, comme je l’aimais. Comme je le hais !
Julie se tait. Elle sait que Delphine doit revivre son cauchemar, étape par étape.
- Je vais te donner un calmant. Voilà, tu vas dormir, maintenant…
"J’ai choisi l’arbre devant l’étang, en dehors des sentiers habituels. On l’avait découvert à deux en se promenant. J’ai pris dans la réserve de pharmacie du service des somnifères et des anxiolytiques. J’ai aussi emporté une bouteille d’eau minérale et deux paquets de cigarettes. De quoi mourir en douce, loin de tous, sans souffrir, sur une couverture, propre et correcte."
La suite ? Elle l’ignore. Le calmant la débranche peu à peu du réel.
C'est l'heure des visites. Furtivement, un homme s'approche du lit. Il se souvient. Autour d’elle, tous ces mégots... Recroquevillée sur la couverture, détrempée par la pluie incessante des trois derniers jours, elle respire encore. Il est électricien. Celui que l'on a envoyé pour réparer, avec ses camarades, la ligne téléphonique détériorée par les derniers orages. Le hasard a voulu qu’ils aient pris par le sous-bois, la route inondée ne permettant pas d’autre chemin.
-On a appelé l’ambulance. C’est quand ils l’ont prise que j’ai vu la plaie… Quelle horreur ! Cette bête qui la mangeait vive… C’était quelle bête ?
Julie ouvre des mains impuissantes :
- On ne sait pas. Un rat, un renard, en tous cas un carnivore. Elle n’a rien senti, rassurez-vous. Elle était quasi-morte.
Il reste là, prostré, les yeux agrandis par une image qu’il n’oubliera plus. Il dit les mots de tous les témoins impuissants, où se mêlent la question et l’espoir :
- Elle s’en sortira ?
- Je l'espère ! Nous avons stoppé l’infection. Il faudra encore qu’elle veuille vivre…
LORRAINE

20 octobre 2008
BENEDICTE
Ca fait huit jours exactement que j’habite la maison bleue. Elle me plaît. Ses volets, le matin si calme et le ruisseau au bas du ravin conviennent à ma solitude. Je suis un garçon sans histoire qui peint par plaisir et vend assez pour vivre.
Cette nuit, je m’éveille en sursaut. Dans la chambre, une voix chuchote : « Bénédicte, reviens Bénédicte »…J’allume. Personne. Encore un de ces rêves bizarres comme j’en fais quelquefois. Je me rendors. Le grand jour me sort du lit. Tiens, la porte est entrebaillée et un léger courant d’air m’effleure comme une caresse. J’aurais oublié de fermer à clef ?
Je peins. Une jeune fille en bleu, assise au bord du ruisseau. Elle tient à la main un bouquet de roses. J’aime peindre parfois sans modèle, en imagination, en quelque sorte. Elle se dessine sous mes doigts, si belle mais l’air grave. Je lui parle, je l’appelle « Bénédicte ». Je reste trois jours en tête-à-tête avec elle, trois jours enfermé dans l’atelier. Voilà, elle est définitive, vivante, prête à sortir de la toile. Mais c’est moi qui sors, j’ai besoin de respirer après cette frénésie créative.
Je descends vers le village. Un attroupement, j’approche. La maréchaussée écarte la foule, j’entends : « Oui, c’est elle". "Elle", ce visage que j’ai peint, ses cheveux blonds, sa robe bleue, elle couchée dans le ruisseau, morte. « Bénédicte ! » hurle un garçon désespéré.
On a trouvé mon nom, mon adresse griffonnés sur un papier dans la poche de Bénédicte. Je ne l’avais jamais vue, je ne la connaissais pas. Demain, on va me juger pour meurtre.
LORRAINE
