28 juin 2008
LUI ET LUI
Alors là, tu fais fort ! Nous aurons l’air de jumeaux…Mais qu’est-ce que tu me fais dire ! Tu vois où nous mène ta manie de me singer ? C’est pas parce qu’on va se pacser qu’on doit tous les deux être en rose ! D’ailleurs, tu le sais, le rose c’est « MA » couleur. Elle va à mes yeux bruns, à mon teint, le coiffeur le disait encore hier. J’étais en sport :
« Monsieur Alex, c’est que je l’aime votre polo, ce rose fondu, c’est d’un mimi… »
Je lui ai tapé sur les doigts, il voulait tâter le tissu à l’encolure. Il descendait sur la poitrine. J’ai grondé : « Amadeo, ça suffit, bas les pattes ! ». C’est un indécrottable peloteur. Tu l’avais remarqué aussi ? Et très féminin en plus, un peu trop à mon goût.
Comment, ce que je faisais chez le coiffeur ? Un petit coup de ciseaux, un petit coup de peigne, pour la cérémonie c’est pas du luxe ! C’est à moi que tu parles ?... »Pas un poil sur le caillou ? »…J’hallucine ! Tu veux me vexer, ou quoi ?
Des poils, j’en ai sur les bras et la poitrine. Mes cheveux, si tu ne les vois pas, c’est parce que je les rase. Oui, Monsieur, comme je vous le dis. C’est d’ailleurs moi qui ai lancé la mode au défilé où j’étais le plus élégant en costume de plage : un slip vert ultra-court, ultra serré, juste ce qu’il faut pour mettre le vêtement en valeur. La fesse haute, pas de brioche, la taille étroite, le poitrail développé, un faux diam dans le nombril…
Ils m’ont rappelé trois fois sur le podium. Comment ça, qui ? Le public, évidemment ! J’en connaissais quelques-uns, on se rencontrait au « Fer à Cheval », un bar chic, bien fréquenté. Evidemment, à force, ça crée des liens. Eh bien, le lendemain, ils étaient tous tondus. Ce n’est pas un garçon que tu épouses tantôt, c’est une idole !
Bon, Adelin, maintenant tu me fais plaisir. Mets ton costume blanc.
LORRAINE
25 mai 2008
LE PETIT BONHEUR
Je n’ai pas mis mes bonnes chaussures ce matin. J’ai laissé ma voiture juste avant le pont, mon bureau d’architecte est de l’autre côté et je porte mes souliers bruns en veau fin, souple, des souliers d’homme élégant. Je chantonne aussi à bouche close :
« C’est un petit bonheur que j’avais ramassé, il était tout en pleurs sur le bord d’un fossé.
Ca tourne dans ma tête. Il fait un de ces soleils d’automne à vous coller l’envie de tout plaquer, de vous envoler par-dessus les arbres et de planer, loin. Alors, j’ai bifurqué, oui, d’un coup, comme ça sans me consulter vraiment, j’ai quitté le trottoir et coupant à travers une prairie, je suis parti vers le sous-bois dont je vois la cime se balancer. Une envie folle d’odeurs humides, de sentiers détrempés, une envie d’étang boueux et verdi. Et toujours cette rengaine du « P’tit bonheur ». Je marche. J’aurais dû mettre mes basketts. Mais je suis bien. J’entends le rare appel d’un corbeau, le doux grésillement d’un écureuil discret, la voix plaintive d’une fleur. Une fleur ?... Une fleur d’automne comme je n’en ai jamais vu. Assise au bord de l’eau, sa corolle de pétales jaunes humides de brume, elle a les larmes aux yeux. Enfin, c’est incroyable, une fleur ne parle pas ! Mais elle insiste, elle dit :
« Monsieur, emmenez-moi, chez vous emportez-moi »...
Je me secoue : impossible, ce sont les mots de la chanson, elle ne peut pas savoir que je la fredonnais, elle est sorcière, cette fleur ! Une fleur ?..
Alors, j’ai bien regardé. Non, c’est une toute petite femme triste, haute comme une tige, qui tend vers moi des bras de verdure, des yeux de myosotis. Agenouillé près d’elle, dans le chemin détrempé, je l’ai prise dans ma main. Elle a souri, s’est assise dans ma paume, puis, couchée en rond, comme un chat, elle s’est endormie.
Je l’ai emportée dans la poche de mon veston. Nous allons nous marier. Demain, je la présente à ma mère. Elle sera contente.
LORRAINE
08 mai 2008
AU BAS DE L'AFFICHE...
Il a plu toute la journée. La route ruisselle. Dans sa camionnette, Jim a mis de la musique, elle lui rappelle sa jeunesse, quand il s’élançait du trapèze au triple roulement du tambour, tournait trois fois sur lui-même et se hissait juste à temps à côté de Lolita, arrivée en sens inverse par une acrobatie jumelle.
Il est 3 H. Ce soir, la représentation a lieu sur la côte belge, à Wenduine ; les autres auront dressé la tente près des dunes, sur l’esplanade. Il a le temps. De répéter ? Inutile. Il sait tout : parler du nez en se dandinant le long des gradins, interpeller un gamin dans la foule :
- Eh toi, manneke, tu viens une fois près de moi...
et lui montrer une orange, deux oranges qu’intrigué le gamin cherchera en vain la minutes d’après. Disparues ! Il a le chic, Jim, pour leurrer les spectateurs. Le chic ! Son sourire amer fléchit. Ses muscles d’athlète, son extrème souplesse, sa rapidité infaillible, il a tout perdu avec l’âge.
Maintenant il est clown pour ne pas être clochard. Tout son art, il le met dans ses épais cils bleus, son nez et son chapeau rouges. Il manipule à merveille les couleurs et les pinceaux, sa main subtile travaille l’incarnat et le rouge franc, le bleu-de-nuit et le bleu-ciel.
Tantôt, il lira son nom au bas de l’affiche :
« Les frères Delerme se joueront de la mort avec la complicité du clown Jim »
La complicité ! Sous leurs exploits, à même le sol, tandis que là-haut les corps en maillots blancs se lancent, virevoltent, se rattrapent de justesse, culbutent, s’accrochent par les poignets ou les chevilles, lui, peinturluré, feindra la peur absurde, roulera par terre son pauvre corps terrorisé puis se relèvera en final pour applaudir les héros.
Il ne pleut presque plus. Jim grille une cibiche. Il ne doit plus surveiller son souffle. Tiens, un arc-en-ciel ! Les dunes s’auréolent d’or un bref instant. L’orange souligne le bleu, le sable est vert.
- Signe de chance, murmure machinalement Jim.
L’horizon s’éteint. Lolita, qu’est-elle devenue ? Il paraît qu’elle amène les chevaux arabes en courant près d’eux, habillée en gitane.
Jim revoit ses yeux verts, sa taille de princesse, leur amour bref et vite séparé. Elle a suivi un cirque international. Lui s’est contenté de moins. Mais le temps a passé, elle a vieilli, elle aussi. On lui a dit qu’elle reviendrait bien au cirque Delerme.
Et si elle était là, ce soir ?...
LORRAINE
14 avril 2008
IL TOURNA CASAQUE...
Après quelques minutes de marche, l'homme s’envola sur la pointe de ses ailes. Elles venaient de lui pousser et il prit le tournant qui menait à la mer poursuivi par les cris affolés de sa femme qui lui prenaient la tête.
Il sentait le vent dans les membranes encore un peu froissées et il les déplia doucement entre ses doigts car il voulait les déployer et les montrer à la terre entière.
Il se déposa sur le rebord de la cathédrale Sts Michel et Gudule, près des gargouilles et admira le duveteux mais néanmoins solide des ailes d’un blanc azuré.
Puis il reprit son envol, en essayant de freiner ou d’accélérer le rythme. En réalité, il n’avait aucune envie encore d’aller au bord de mer. Il la connaissait trop, un autre itinéraire aurait le charme de la découverte et l’empêcherait de déprimer.
Il tourna donc casaque, n’eut aucune difficulté à trouver le chemin et se déposa enfin, doux et tranquille, à l’ombre d’un cocotier où deux sculpturales
polynésiennes dansaient le tamouré.
LORRAINE
Illustration:www.futuna.over-blog.com
22 mars 2008
LE PETIT BONHEUR
Je n’ai pas mis mes bonnes chaussures ce matin. J’ai laissé ma voiture juste avant le pont, mon bureau d’architecte est de l’autre côté et je porte mes souliers bruns en veau fin, souple, des souliers d’homme élégant, quoi ! Je chantonne aussi à bouche close :
« C’est un petit bonheur que j’avais ramassé, il était tout en pleurs sur le bord d’un fossé."(Félix Leclerc)
Ca tourne dans ma tête. Il fait un de ces soleils d’automne à vous coller l’envie de tout plaquer, de vous envoler par-dessus les arbres et de planer, loin. Alors, j’ai bifurqué, oui, d’un coup, comme ça sans me consulter vraiment, j’ai quitté le trottoir et coupant à travers une prairie, je suis parti vers le sous-bois dont je vois la cime se balancer. Une envie folle d’odeurs humides, de sentiers détrempés, une envie d’étang boueux et verdi. Et toujours cette rengaine du « P’tit bonheur ». Je marche. J’aurais dû mettre mes basketts. Mais je suis bien. J’entends le rare appel d’un corbeau, le doux grésillement d’un écureuil discret, la voix plaintive d’une fleur. Une fleur ?... Une fleur d’automne comme je n’en ai jamais vu. Assise au bord de l’eau, sa corolle de pétales jaunes humides de brume, elle a les larmes aux yeux. Enfin, c’est incroyable, une fleur ne parle pas ! Mais elle insiste, elle dit :
« Monsieur, emmenez-moi, chez vous emportez-moi »...
Je me secoue : impossible, ce sont les mots de la chanson, elle ne peut pas savoir que je la fredonnais, elle est sorcière, cette fleur ! Une fleur ?..
Alors, j’ai bien regardé. Non, c’est une toute petite femme triste,
haute comme une tige, qui tend vers moi des bras de verdure, des yeux de myosotis. Agenouillé près d’elle, dans le chemin détrempé, je l’ai prise dans ma main. Elle a souri, s’est assise dans ma paume, puis, couchée en rond, comme un chat, elle s’est endormie.
Je l’ai emportée dans la poche de mon veston. Nous allons nous marier. Demain, je la présente à ma mère. Elle sera contente.
LORRAINE
26 janvier 2008
LE FAVORI
Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruiz était l’exacte vérité : je partais pour toujours. Je quittais son château, son pavillon de chasse, ses réceptions, ses soupers aux chandelles, ses falbalas, ses bijoux, son lit.. . C’était hier, après l’amour.
Elle a ri. Elle me tient depuis si longtemps. Elle ferme les yeux sur les murmures étouffés des petits bonnes quand je les pousse dans une embrasure, elle fait semblant d’ignorer les regards assoiffés que je lance aux invitées plus jeunes, elle feint de ne rien voir mais me couve d’un œil féroce. Elle règne. Elle hypnotise. Elle décline...
Je n’ai rien. Je suis le fils de son majordome. Je n’ai jamais travaillé. Je suis passé de ma chambre à la sienne. J’avais 17 ans. Elle était belle, amusante, souveraine, courtisée et moi, faraud, je me disais : « Essayez toujours, messieurs, c’est moi qu’elle aime »...Flatté, oui, je l’étais. Heureux ? C’est quoi, heureux ? Fier, élégant, désiré, envié, haï, et intouchable... Dix ans à porter les plus beaux vêtements, déguster les plats les plus fins, dormir dans les draps les plus doux...et la voir vieillir, doucement, cruellement, sans recours.
Je pars. Je suis une boussole sans Nord, un être sans avenir. Mes mains élégantes ont la paresse des soirées où l’on danse, en caressant subrepticement la rondeur d’une épaule. Une infinie lassitude m’engourdit. Je n’ai aucun courage, j’ai toujours été un faible. Le train roule vite, nous allons aborder le virage sous le tunnel. Oui, j’ai mon révolver...
« Monsieur...monsieur...Trop tard. Il est mort... »
LORRAINE
22 octobre 2007
ON NOUS OUBLIERA...
Ma voiture n’a pas démarré ce matin. Il n’y avait plus d’essence. Il n’y en a plus nulle part d’ailleurs. Ils ont tout réquisitionné. On tire. A plat ventre, vite… Très vite…Pas assez vite.
Je suis là, dans le troupeau lamentable , ils m’ont traîné dans le chemin qui sent le printemps, On est tous rassemblés en troupeau, on a tous la peur dans les entrailles, on ne crie pas, on baisse les yeux comme si cela nous faisait disparaître. Eux, ils gueulent . ils ont attrapé Maxime, il est au premier rang, il a reçu la crosse du fusil sur la joue, il saigne. Moi, j’ai mal, mais je ne saigne pas .
Du moins je ne crois pas. On est tous serrés les uns contre les autres, je ne peux pas regarder ma jambe qui brûle . Mais la jambe, ce n’est pas grave.
Pourquoi on est là ? Ah oui, on a fait sauter un pont. Un pont ! Ils gueulent. Ma voiture n’a pas démarré ce matin . Elle ne démarrera plus, plus jamais. Moi non plus. Je lève la tête ,très haut, le plus haut possible par-dessus les rangs recroquevillés. Ils gueulent. Ils baragouinent, ils comptent…Je suis le sixième.
On nous oubliera. On oublie toujours les otages...
LORRAINE
Photo:Pont de Chantes - www.racinescomtoises/net
03 septembre 2007
LE VISAGE
Elle a son nouveau visage. Un visage inconnu surgi derrière le pansement. Mais ses yeux sans cils s’angoissent, ses mains encore meurtries tremblent. Va-t-elle se reconnaître quand ses traits altérés seront tous rendus à la lumière ?.. Elle a peur.
Le chirurgien lui a promis la même identité, le même sourire. Mais cette figure de cire qu’elle devine sous les doigts qui la délivrent saura-t-il encore sourire ? Cette impalpable nouvelle peau ne va-t-elle pas se craqueler, se fissurer, s’émietter comme un parchemin décharné ? Ou au contraire une rigidité définitive ne la murera-t-elle à jamais en statue de pierre ?
Où sont ses sourcils, le grain de beauté à côté de la bouche ? Envolés, brûlés dans l’incendie de la voiture.
« Vous avez eu de la chance » dit-on.
Un frisson la secoue. Et si cette nouvelle personne n’était plus elle ? Si tant de douleur lui donnait une âme d’automate, la frayeur dans le regard, la dépossession d’elle-même ?
« Vous avez frôlé la mort »
La mort, un refuge. Elle l’a souhaitée. On l’a ranimée.
Et maintenant ?...
LORRAINE
21 juillet 2007
L'HOMME DE MA VIE
On ne se connaît pas très bien, on s’est rencontrés dans la foule hier, devant le tapis de fleurs de la Grand’Place. Il m’a dit :
- Vous avez l’air d’une jardinière avec votre petit chapeau rond !
Je ne suis pas très sûre
que c’était un compliment. Mais il semblait si content que j’ai ri avec lui. Il est très beau, Narcisse, les cheveux assez longs, un fin visage de fille, et des yeux bleu myosotis.
Au lever, ce matin, je veux ouvrir les volets.
- Non !
Un non qui me glace. Impérieux et affolé. Je me raidis. Il s’excuse :
- C’est mauvais pour le teint…
Je réprime ma stupeur. La nuit m’a solidement prouvé qu’il n’est pas homo. Mais quand même !...Son teint ! ..II est frais comme une rose. Presque trop. Allons, à chacun ses manies, s’il est un peu coquet, c’est son droit, après tout.
Dehors, il fait gris. A tout hasard, Narcisse a emporté son trench. On ne sait jamais. Dans le parc, on s’assied sur un banc, comme des amoureux. Les enfants lancent leurs bateaux dans la vasque, un pigeon picore à nos pieds. Une goutte tombe. Deux gouttes, trois… D’un bond, serré dans son trench, le chapeau imperméable abattu sur les yeux (il sort d’où, celui-là ?) Narcisse m’entraîne d’une main et de l’autre chausse ses lunettes fumées.
- Mais, Narcisse, il pleut !
- Justement !
Et sans me laisser le temps de réagir, il fonce dans l’église Ste Marie, me tirant toujours à sa suite. A 4 H. de l’après-midi !
- On va au salut ? Tu es dévôt à ce point ?...
- Non, prudent…
Et tandis qu’on s’installe sur les prie-dieu, il marmonne :
- J’aurais dû mettre mes gants.
Je le regarde : nous sommes au mois de juin, on annonce la canicule, il est habillé comme s’il prévoyait une tornade et moi je suis chavirée. Une sorte de léger vertige, une angoisse qui me serre la gorge, un début d’épouvante, peut-être, d’être là, seule avec cet homme…cet homme qui…
Une mèche de ses cheveux blonds scintille dans la lueur des bougies. Blonds ? Légèrement bleutés, semble-t-il. Ou plutôt, vert pâle. Je chevrotte :
- Narcisse, tes cheveux….
- Quoi, mes cheveux ?..
- Ils sont…
Je m’étrangle. Il hurle : « Verts, c’est ça ?...Verts ? »…
Eh bien oui, verts. Comme la peau de ses mains non gantées, et le menton et le commencement de barbe visible sous le chapeau rabattu.
-Il avait raison ! crie-t-il comme un dément. Il me l’avait dit !...
Qui avait dit quoi ?
- L’enchanteur Merlin. Je l’ai vu en rêve. Il a prédit que la pluie ferait de moi une fleur…
Je m’écroule, je pleure et je ris aux larmes en même temps, je tape des pieds, assise sur le prie-dieu, je ne sais plus si je suis triste ou si je délire de gaîté. On nous transporte tous les deux aux urgences… Narcisse intéresse les scientifiques, moi j’ai simplement une crise de nerfs.
Nous vivons ensemble. Nous recevons des messieurs très doctes, qui prélèvent un peu de sève à Narcisse, pour l’étudier, l’arrosent quelquefois, pas trop, analysent son suc, son pistil, ses pieds sensibles mais forts. Ils ont pris racine dans le jardin, près de la tonnelle. Narcisse est devenu un narcisse d’une espèce inconnue. Une tige élancée, des pétales élégants, des feuilles fuselées, mais un visage intact, beau et limpide, qui parle, sourit, mange et boit. J’y pourvois. Quelquefois, il m’enlace, nous avons la même taille, et ses doigts feuillus me tiennent avec la fermeté du lierre.
Il passera l’hiver dans un pot. Il paraît qu’il le supportera très bien.
LORRAINE
14 mai 2007
LA CLEF DES CHAMPS

- Je te le promets, j’irai…
Ses
yeux de myosotis un peu fanés s’éclairent. Je la vois, tel qu’il doit
la voir, lui : un visage fin, une jolie silhouette, de jolies
jambes. Et cette infinie sensation d’angoisse refoulée qui flotte
dans sa voix, dans son regard, jusque dans son rire. N’est-ce pas la
raison pour laquelle je vais au rendez-vous malgré mon sentiment
d’absurdité ? Pour la rassurer, la ragaillardir, lui donner enfin
confiance en elle ? 
- Merci, murmure-t-elle faiblement. Tu me diras tout, n’est-ce pas ?
- Tout…
Je mens peut-être. Je dirai ce qui me paraît utile. J’ai
noté l’adresse : « A la clé des Champs ». Joli. Romantique. Je me
repoudre en hâte, un peu de rose aux joues, allons, dépèche-toi,
n’arrive pas en retard, ce serait trop bête. « La clé des champs
»…c’est à cela qu’elle rêve, mon amie Aline, depuis si longtemps !
Claquer la porte de sa belle maison, ne plus voir ce mari blasé qui la
trompe sans état d’âme. Elle a eu des amants. Ils
l’ont quittée. Ses petites mains aux ongles rongés, la naïveté de
ce sourire plein de crédulité au moindre compliment masculin me
touchent et m’agacent.
Quand elle soupire : « Je ne suis pas sûre qu’il m’aime, il ne
me l’a pas dit », je suis anéantie. Aline confond le désir et
l’amour, l’exaltation physique d’un premier rendez-vous et une passion
sentimentale. Il attend du plaisir, elle attend un aveu…
Et voilà pourquoi je déambule dans Bruxelles à la recherche de « La clé des Champs ».
- C’est là, faut que j’y aille, on m’attend…
Ou plutôt, on ne m’attend pas. J’entre sans hésiter : on verra
bien. Il est là, dans le box élégant de la taverne, le dernier.
Celui où personne ne vous voit. Celui devant lequel je m’arrête.
Il me regarde, surpris :
- Madame ?..
- Vous êtes bien Michel Lacroix ?
Il m’invite à m’asseoir à côté de lui sur la banquette. Là où s’assied normalement Aline.
- Que se passe-t-il ? Aline est souffrante ?...
- Non… Et puis zut, elle m’a chargée de vous poser une question : elle veut savoir si vous l’aimez. Voilà.
Il rit. Un de ces rires d’homme qui s’en donne à cœur
joie, un rire plein, naturel, qui m’oblige à sourire d’abord, à rire
ensuite. Puis je me ressaisis :
- Ce n’est pas drôle, avouez-le…
- Non, dit-il, mais sa question…et votre façon de me la jeter en face !Vous pensez vraiment que je vais répondre ?
- Oui. J’ai promis d’être franche. Soyez-le aussi, s’il vous
plaît, elle a besoin de savoir, elle se tracasse, elle…
Il m’arrête, il met sa main sur la mienne :
- Aline est charmante, j’en conviens. Mais un peu
encombrante, il faut l’avouer. Des téléphones intempestifs, des larmes
sans raison, à la longue…
- A la longue ? vous vous connaissez depuis deux mois à peine et..
- Et vous trouvez normal qu’elle veuille m’arracher des serments
? A chacun de nos rendez-vous et maintenant en m’envoyant une messagère
?.. Une bien jolie messagère, d’ailleurs…
Il serre un peu ma main qu’il n’a pas lâchée. Involontairement,
son genou frôle le mien. Il fait signe au garçon, me demande ce que je
bois, machinalement je réponds « Un porto ». « Deux portos », dit-il et
il se rapproche.
Je le vois de près. Il a de beaux yeux, de belles lèvres,
de belles dents. Il est tout, sauf fidèle. Il n’a pas envie d’
»aimer », mais de « posséder ». Soit…
Et maintenant : qu’est-ce que je vais dire à Aline ?...
LORRAINE