21 juin 2008
AMITIE AMOUREUSE
Je retrouve un brouillon de lettre au fond de mon tiroir le plus obscur, celui qui n’est qu’à moi, où je range l’image d’une rose, un pendentif de maman, une bourse de velours noir, et le bel étui à cigarettes en cuir bordeaux que je reléguai inexorablement le jour où je décidai d’arrêter de fumer.
Ce brouillon, je le relis. Cette lettre, l’ai-je jamais envoyée ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Sans doute fallait-il que je l’écrive, ne serait-ce que pour moi, pour l‘écarter peut-être, lui, cet ami, et me protéger, sans doute...
« Parlons de cette lettre que vous m’avez promise, à laquelle je ne crois pas et que pourtant j’espère. Vous savez bien qu’elle sera inutile, que je ne vous aimerai pas davantage, mais vous ignorez peut-être aussi combien je la voudrais amicale et douce, pleine de vos pensées et vide de votre cœur.
Car je ne veux plus de vos aveux fous, de vos chagrins d’enfant, de ces bonheurs éphémères parce que j’aurai souri ou semblé m’attendrir. Ne pouvez-vous être un ami tout simplement ? Parce que nous sommes femmes, devons-nous nécessairement nous montrer amoureuses ou tout à fait indifférentes ? Ne nous est-il pas permis d’éprouver ce sentiment moyen pour un homme qu’on estime, qu’on désire rencontrer sans qu’aussitôt il faille languir de son absence et succomber sous son regard ?
Et s’il était vrai que vos paroles nous troublent, que nous souffrons soudain parce que vous parlez de nous fuir, alors, soyez cruels, de grâce, fuyez-nous ! Fuyez-nous de crainte que nous vous aimions à notre tour, follement, pour quelques jours ou quelques mois, puisque déjà nous avons depuis longtemps choisi un autre et que vous ne pouvez être que l’ami »
Comme le temps passe ! L’ami resta un ami, lointain, que nous revîmes quelquefois au cours des ans. Je viens d’apprendre aujourd’hui qu’il est mort...
LORRAINE
25 mars 2008
LES CARTES ILLUSTREES...
Si je collectionne les cartes illustrées, ne vous moquez pas : je les léguerai à ma petite-fille quand elle aura l’âge de s’en émouvoir. A six ans, combien d’heures silencieuses n’ai-je pas charmées par ces visages de jeunes filles qui étaient alors à la mode et témoignaient d’une pensée amoureuse ! Mes frères sortaient de leurs tiroirs les Suzette et les Marguerite oublieuses et je les rangeais précieusement
auprès des chiens chapeautés balayant la cour ou du chat penaud affalé contre une borne et qui disait : « Je vous attends ! ».
Quand mes frère furent au régiment, ils m’envoyèrent des piou-pious, la sérénade de Pierrot, des lunes ivres, des Noêls au champagne. Ma sœur Lizzie s’était fiancée et nouait d’un ruban rose les billets qu’elle enfermait dans un serétaire. Quelquefois, elle dénouait ce ruban et sortait de dessous la liasse une carte ancienne, qui montrait un jeune homme dans un cœur ! Quand je sus lire, j’épelai que la « chère Lizzie » désespérait René, notre ami de toujours. Comme la chère Lizzie était sage, elle ne répondit pas aux aveux et j’héritai ainsi l’une après l’autre, des supplications , des révoltes et enfin de l’adieu. J’ai gardé si longtemps ce bagage sentimental que je le confonds parfois avec mes propres souvenirs.
C’est en mémoire de ce temps merveilleux de l’enfance que je garde les cartes illustrées...
LORRAINE
18 mars 2008
LA ROBE ROUGE
Dans l’écheveau de mes souvenirs, je tire un fil au hasard, je le suis en fermant les yeux et me voici, soudain, en robe rouge, tenant sur le bras mon bébé assis, son petit bras dodu autour de mon cou. Où allons-nous de ce pas estival ? Je chantonne à mi-voix, elle aussi, nous sommes des complices de La promenade.
Tantôt, au parc, je la poserai et elle ira, titubante et ravie, droit devant elle et moi droit derrière !
Je revois ses yeux bleus, ma robe rouge à la jupe à larges panneaux ceinturée à la taille, et notre gaîté intérieure.
Aujourd’hui, elle est une femme sérieuse, active, mère de grands enfants. Mais, mine de rien, elle tient à l’œil ma vie solitaire. Je n’ai plus l’âge des robes rouges, mais je me permets le débardeur écarlate par-dessus le chemisier blanc.
Un jour, j’aurai besoin de son bras pour marcher comme elle a eu besoin des miens. Elle ralentira simplement le pas et près d’elle je me sentirai à la fois forte...et un tout petit peu, seulement un tout petit peu...faible.
LORRAINE
Illustration: Tableau de Mart,Ira Leonor - www.galerietitren.com (à Beaune)
17 mars 2008
L'AMOUR SILENCIEUX
Comme une vision fugitive, me reviennent quelquefois des bribes de souvenirs. Cet après-midi-là d’été aux fenêtres ouvertes, les tentures de velours émeraude mi-fermées, et le léger courant d’air qui les agitait mollement, je les revois avec le regard d’une enfant de cinq ans.
J’étais assise sur la petite marche du salon, contre la porte dont le vitrail dessinait une femme-fleur aux longs cheveux. Mon père s’approcha, s’agenouilla près de moi et déposa sur mes genoux, dans une assiette, du melon saupoudré de sucre. Je reconnus ses yeux
à hauteur des miens, ma surprise, son rire et maman, assise un instant dans le fauteuil. Mes frères et sœur n’étaient pas là. Pourquoi parmi tant d’autres images qui se sont effacées, celle-ci garde-t-elle la douceur d’un après-midi d’été et, sans que rien ne fut dit, la certitude inébranlable d’être aimée ?
Peut-être ai-je appris en même temps qu’il n’est pas besoin de mots pour le savoir. Je m’en suis toujours souvenue.
LORRAINE
Illustration: Reproduction d'un tableau de Gustave Klimt -
www.allposters.fr
15 mars 2008
CENT UN ANS AUJOURD'HUI!...
Tu as cent un ans aujourd'hui! De quoi te souviens-tu, sous tes paupières closes, Elise? Revois-tu l'étudiante en jupe courte et col cravaté, debout dans la prairie, ses cahiers sous le bras, telle que le montre cette photo? Ta brillante intelligence remporta tous les prix. Et si tu fus professeur à vingt ans, tes vacances chez des amis dans les années 30 te découvrent dans le bal masqué où, parmi marquises et mousquetaires tu apparais en page, la jambe gainée de soie sous le pantalon de velours bouffant.
Les préjugés de ton époque ne t'ont rejointe qu'à ton mariage. L'étudiante féministe avant l'heure redevint une femme au foyer qui éleva ses enfant puis ses petits-enfants.
Tu as 101 ans aujourd'hui. Tu nous regardes. Tu voudrais bien t'endormir pour toujours. Tu es si fatiguée! Comme la vie est courte! Quelle frimousse d'enfant vibre encore en toi? Ils ont tous grandi. Certains sont morts. Toi, tu es là, tu te sens inutile, tu as presque envie de t'excuser.
Dors, va. Le temps n'est plus loin...
LORRAINE
07 mars 2008
POINTS D'OR
Ils ont des points d’or dans les yeux, les enfants du marinier. C’est d’avoir trop regardé le soleil et les cieux éloignés où scintillent les étoiles.
Assis l’un contre l’autre un peu de guingois, ils feuillettent des albums, insensibles aux rives campagnardes qui défilent. Leurs lèvres au goût âpre de sel se gercent dans le vent.
Tantôt ils resteront à contempler la nuit .
ils apprendront sans le savoir la nouvelle saveur des paysages estompés dans la brume et qu’ils retrouveront à vingt ans au hasard d’un voyage, à deux peut-être. Ils seront les hommes de l’eau, calmes et lourds, que rien n’étonne.
Et ils garderont au fond des yeux les points d’or de leur enfance, ces mariniers.
LORRAINE
Illustration: canal au printemps_blog le Monde
06 mars 2008
SAVOIR SE TAIRE...
Je ne dis à personne que je suis triste. Je garde pour moi mes interrogations. Je suis comme Janus, j'ai deux visages mais je ne dévoile que celui qui sourit. Non par une hypocrite volonté de plaire, uniquement plaire; mais parce que je n'aime pas alourdir de mon fardeau celui des autres.
Et aussi par lucidité. Qu'on le veuille ou non, s'épancher nécessite un accueil, une réponse. Si ceux qui m'aiment risquent de s'inquiéter, j'embarrasserais les autres par mes confidences ou mon mal-être. Ou alors, j'ouvrirais leurs portes à eux, et aussitôt oubliant mon discret moment de lassitude, ils parleraient du leur, amplement, abondamment. Parce que les gens n'aiment rien tant que parler d'eux-mêmes. Très peu savent écouter. D'habitude, ils renchérissent, argumentent et perdent de vue que, peut-être, j'avais besoin d'un bref réconfort.
Oui, je suis celle qui écoute, non celle qui se livre. J'ai appris très tôt à taire mes difficultés; j'ai compris très tôt aussi que charger les autres de ses problèmes ne les résout pas, loin s'en faut. Et quand j'écoute avec empathie les ennuis ou les souffrances, mon silence attentif permet quelquefois de libérer un chagrin et d'aider à le guérir.
Et quand vraiment je me sens lasse, j'ouvre ce blog comme on ouvre un journal, et je parle...
LORRAINE
Illustration: Chagrin -rolande-delanoue-langlois.entréedesartistes
27 février 2008
LE VAGUE A L'AME
S'il est une expression qui traduit bien un certain état d'esprit, c'est le "vague à l'âme". Ni vraiment tristesse, ni vraiment souffrance, elle reflète ce que j'éprouve en ce moment: un flou hésitant, une fatigue indéterminée, aucun goût particulier ni d'ailleurs aucune vraie détresse. Simplement l'envie d'abandonner d'un coup d'oeil indifférent les petits devoirs quotidiens et de me fourrer au lit.
Qui m'en empêche? Personne. Sinon moi...Car la vieille habitude d'être "un petit soldat" bien rodé, me prend alors à la gorge. Je m'entends murmurer: "Non, surtout pas, tu n'en sortirais plus, de ce lit". Ce qui est faux. J'en sortirai certainement, je me connais, il me suffit souvent de m'étendre pour récupérer très vite le moral. Et d'être à nouveau debout en deux temps trois mouvements.
Alors? Le "vague à l'âme" est vigilant. Il me dit oui, il me dit non, pour bien m'enfoncer dans l'incertitude. Car il sait, le bougre, que je n'ai jamais supporté l'indécision. Que l'action est mon moteur, la nonchalance mon refus. Il sait que je ne coupe pas les cheveux en quatre, donc il me renvoie l'image de quelqu'un qui hésite, histoire de m'énerver un peu. Il a plus d'un tour dans son sac, le vague à l'âme. Il chuchote: "Regarde comme il fait beau dehors. Tu n'as pas envie de sortir?". Si, évidemment...mais je n'en ai pas le courage. Me l'avouer c'est retomber dans ses rets.
Allons, je sais aussi que le vague à l'âme est passager. Que le secouer c'est d'abord y réfléchir. Et pour bien y réfléchir, c'est décidé: je vais me fourrer au lit...
LORRAINE
20 février 2008
LE TEMPS SE MET A L'HEURE
Ce n’est pas un secret, depuis toujours l’homme cherche à définir le Temps. Le jour, la nuit, les minutes et les secondes. Déjà, les civilisations anciennes de l’Orient imaginèrent divers types d’horloges. Mais la « montre » , celle que nous portons aujourd’hui au poignet, semble naître vers 1500 à Nuremberg.
SOUS LOUIS XV
Sous Louis XIV et Louis XV, les « châtelaines » furent très à la mode. C’étaient de larges chaînes rehaussées d’émail et de diamants ; les clefs pour remonter la montre s’y balançaient en breloque. Les femmes l’attachaient à leur ceinture par une grande agrafe. Les hommes à leur tour s’entichèrent de cette montre qu’ils glissaient dans la poche de leur gilet, ne laissant dépasser que les breloques qui faisaient un petit tintamarre...des plus distingués !
Pour plaire à la Marquise de Pompadour, Louis XV convie en secret son horloger Pierre Caron : « Je veux une montre qui soit fine, un bijou petit et unique, pouvez-vous l’inventer ? ».
Que ne peut Pierre-Auguste Caron qui se rendra plus célèbre encore sous le nom de Beaumarchais quand il aura abandonné l’horlogerie pour le théâtre ! Caron s’est donc enfermé dans son atelier et la montre qui sortira de ses mains n‘aura nul besoin de clef puisqu’il suffira d’une molette pour la remonter.
La Marquise la portera au doigt, insérée dans le chaton d’une bague.
VOLTAIRE
Voltaire donnera à la mesure du temps une tournure inattendue. Car recueillant une cinquantaine d’horlogers expulsés de Genève, il les installa chez lui, à Ferney, et ouvrit la célèbre « Manufacture royale des montres de Ferney ». Il usa, à propos, de son crédit et de sa renommée, écrivant aux dames de la Cour en termes que l’on qualifierait aujourd’hui de « publicitaires » :
« Je prends la liberté de vous envoyer on échantillon des travaux exécutés par la colonie fondée en mon domaine de Ferney. Cette montre qui a été fabriquée sous mes yeux, est richement garnie de diamants ».
Nous n’en étions pas encore à la montre-bracelet. Elle attendit longtemps !
LORRAINE
Illustrations: Louis XV - Mme de Pompadour peinte par François Boucher (documnts Wikipédia)
28 janvier 2008
INSOMNIE...
L'insomnie trébuchante, vous connaissez? quelque chose vous éveille (en l'occurence mon chat Milord), vous vous levez comme une somnambule, vous lui donnez sa pitance à 5 H. du matin et regagnez le lit avec un soupir d'aise.
Là, je me rendors. Pas longemps. Des miaulements insistants me sortent du brouillard. Je fais celle qui n'entend rien. On persiste. Je feins un sommeil profond. A mi-voix, en jeune homme bien élevé mais sûr de lui, Milord continue, imperturbable. Mon cerveau embrouillé s'interroge: Me lever ou non? Mon esprit logique affirme: "Te lever pour en finir". Donc je me lève. Que veut-il? Une nouvelle dose de paté? Je le ressers. Il flaire du bout des moustaches et se détourne, superbe. "Tu veux sortir?". C'est la question rituelle, il comprend et bondit à la fenêtre. Prudente, j'enfile d'abord un peignoir, je tire les tentures, j'ouvre la fenêtre, je la cale, je referme les tentures, je vais me recoucher...
Une demi heure après, je m'éveille en sursaut. Milord miaule! Je ne bondis pas, je n'en ai plus la force, je grommelle: "Qu'est-ce que tu veux encore?". Je suis déjà debout, c'est devenu un reflexe, je titube jusqu'à la cuisine et là, tant que j'y suis, je me fais un espresso. Lui n'a pas faim, ce qu'il veut, ce sont des caresses. Il se frotte à mes chevilles, ronronne, fait des mines, d'une main je tiens ma tasse, de l'autre je le flatte, il est content, hier on s'était peu vus, il n'aime pas quand je pars longtemps.
D'habitude, il me fait la fête quand je rentre, mais je crois qu'il boudait et est resté dans son coin. La tendresse ne l'a saisi qu'au milieu de la nuit!...
Vous me direz: "Enferme-le dans une autre pièce ou dehors". J'ai essayé l'autre pièce; il gratte à la porte debout de tout son long, obstinément, sans aucune lassitude. Evidemment, je me précipite pour lui ouvrir. Dehors? L'été il passe sur la plate-forme et agit à son gré, va sur les toits, rentre, repart, moi je dors. Mais l'hiver j'aère grandement une demi-heure avant d'aller au lit puis je ferme, j'ai la gorge sensible. Et comme j'habite au 3ème étage, pas de jardin où il pourrait se défouler sans m'éveiller.
Ensuite? Eh bien, complètement lucide, j'ai pris mon petit déjeûner et je viens me défouler ici. Milord, assis sur le haut dossier d'un fauteuil, regarde par la fenêtre les voitures qui vont au boulot...
LORRAINE