Dormeur, oui, c’est mon nom, ou tout au moins celui sous lequel tout le monde me connait ; mais en vérité, je m’appelle Amaury de Breze, fils cadet du duc de Brèze qui me répudia quand il s’aperçut que je ne grandirais jamais. Il avait désespérément tout tenté : le jeu de quille, la course à pied, le fleuret, le jeu de paume, la cavalcade, la natation, et même la lutte ! J’ai triomphé partout mais je n’ai jamais pris un centimètre !...


Et, malgré mes exploits, le duc de Breze m’exila. J’étais un beau jeune homme petit, bien fait, au joli visage mince. Les jouvencelles m’aimaient beaucoup, mais aucune ne voulut m’épouser. Longtemps après, un jour que j’errais dans la forêt, triste, seul et fatigué (mes entraînements sportifs avaient laissé des traces !), un bûcheron grand et trapu me prit sur ses épaules et m’emporta. Où allions-nous ? Je me démenais tant et plus, mais il riait et disait : « Ah ! petit homme, tu as voulu t’échapper ! Mais on ne me la fait pas. Je te rends à tes semblables… ». Mes semblables ?...


dormeurlogopIls étaient aussi petits que moi, groupés dans une sorte de tunnel large et profond, chacun possédait un lit, une lampe, un miroir, ; ils mangeaient à la table commune et chantaient des cantiques ou des chansons grivoises. Je ne les connaissais pas, c’étaient des nains jeunes travaillant dans les mines. Moi, j’étais déjà un nain très vieux, j’avais presque 214 ans mais je ne les faisais pas. Le sport, sans doute ! Ils me firent une place à table et dès que j’eus mangé, je m’endormis ; on me coucha et le lendemain j’allai avec eux à la mine. Ils m’appellent « Dormeur » parce que je m’endors appuyé sur ma pioche, ou assis au pied d’un arbre, ou en enfilant mes bottes. Mais comme ils sont très bons, ils changent alors de répertoire et me chantent une berceuse. Ma vie est un rêve !

Pardon ? Vous dites ? Excusez-moi, je meurs de sommeil…

 

LORRAINE

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